«L'Ét'ernel parla ainsi
à Mochè : «Envoie toi-même des hommes
pour explorer le pays de Kénaâne que je destine aux enfants
d'Israël; vous enverrez un homme respectivement par tribu paternelle
- tous éminents parmi eux.» Et Mochè les envoya
du désert de Parane, selon la parole de l'Ét'ernel c'étaient
tous des personnages considérables entre les enfants d'Israël(1)...»
La sidra
s'ouvre sur l'envoi des méraguélim, explorateurs,
dont la mission est de relever, en vue de la conquête imminente
de Kénaâne, les points vulnérables de ce pays.
Cette mission,
autorisée par Mochè, tourne mal puisque les explorateurs,
bien loin de constater partout où ils vont la Providence
divine qui les protège et facilite leur projet, trouvent
le moyen de médire du pays et de se révolter contre
D'ieu.
Il s'agit de
hète ha-méraguélim, la
faute des explorateurs, qui se situe à l'origine de
tant de désastres au cours de l'histoire d'Israël. En
effet, le Talmoud(2) y voit la cause
de la destruction du Temple et de ce long exil.
De retour le
8 Ab au soir, toute l'assemblée, découragée
par les propos malveillants des méraguélim,
s'est mise à pleurer. Parce que les Bénè
Yisraèl ont pleuré sans raison, D'ieu décrète
que cette nuit sera un deuil pour les générations
futures. Tous les ans, à pareille date, des pleurs versés
pour la destruction du Temple. L'acte des explorateurs connaît
ainsi des prolongements dans l'avenir car il infléchit tragiquement
le cours de l'histoire d'Israël.
Le midrache
Tanhouma(3) rapporte(4) :
«Envoie
toi-même des hommes. Qu'est-il dit plus haut(5)?
«Myriam
et Aharone médirent de Mochè. Il enchaîne
aussitôt par «envoie toi-même des hommes.»
C'est ce
qu'exprime le texte(6) :
«Ils
ne savent pas, ils ne comprennent pas! Non, leur oeil est trop obtus
pour voir, leur coeur pour comprendre.»
Cependant
pour quelle raison relie-t-on le cas de Miryam celui de l'envoi
des hommes? En vérité, il était évident
pour le Saint béni soit-Il que [les explorateurs] médiront
de la terre [de Kénaâne] à leur retour. Le Saint
béni soit-Il dit : il faut éviter qu'ils puissent
invoquer leur ignorance quant au châtiment de la médisance!
Le Saint béni soit-Il juxtapose ainsi les deux cas afin que
tous sachent quel serait le châtiment de la médisance.
Et si jamais leur intention est de médire, il suffit de constater
[le châtiment] réservé à Miryam. Malgré
tout, ils ne se décident pas à en tirer une leçon.
Aussi est-il dit : «Ils ne savent pas, ils ne
comprennent pas!»
À
cet effet, le Saint béni soit-Il relie l'envoi des explorateurs
à [la médisance] de Miryam. Pourtant, «Ils
ne savent pas, ils ne comprennent pas! Non leur oeil est trop obtus
pour voir, leur coeur pour comprendre.»
Ce midrache
tente, avant tout, d'établir la relation logique entre la
médisance de Miryam et l'envoi des explorateurs. Néanmoins,
faut-il y voir surtout l'intention divine de servir un avertissement
sévère aux explorateurs dont l'objectif essentiel
consiste à dénigrer le choix de la terre de Kénaâne
comme pays. Ce sont des nostalgiques d'Égypte et, toute occasion
est bonne pour amorcer un mouvement de retour au pays d'esclavage.
Le Créateur
n'a certes pas manqué de sonder leurs intentions. Mais l'être
humain, étant libre, entend orienter ses actes à son
gré. Un acte n'est libre que si au préalable il y
avait connaissance de toutes les conséquences. Désobéir
au point de médire de la terre que D'ieu promet de donner
à Abraham, Yitshaq et Yaâqov ne va pas sans
s'exposer à un châtiment. Il s'agit du châtiment
servi à Miryam pour avoir médit de son frère.
Miryam, elle-même, aurait dû se rappeler du châtiment
infligé à Mochè. D'ieu le frappe de lèpre
pour avoir émis un doute sur la foi des Bénè
Yisraèldisant(7) :
«Mais certes, ils ne me croiront pas, et ils n'écouteront
pas ma voix, parce qu'ils diront : l'Ét'ernel ne t'est
point apparu.»
Le châtiment
de la médisance est la lèpre. Pourtant
les explorateurs demeurent sourds aux avertissements divins. Aussi
engagent-ils leur entière responsabilité surtout quand
le châtiment ne se limite pas uniquement à leur génération.
Leur acte déclenche, en fait, une série de châtiments
dont les effets se font sentir jusqu'à nos jours. Leur refus
de voir et de comprendre eut pour effet de provoquer un châtiment
général qui concerne tout l'ensemble d'Israël.
Le Tanhouma
poursuit :
«Envoie
toi-même des hommes.» En disant à Mochè
«envoie toi-même des hommes», le Saint béni
soit-Il n'en exprime pas moins Son désaccord. La raison est
qu'Il fit l'éloge du pays d'Israël tel qu'il est dit(8) :
«Car
l'Ét'ernel, ton D'ieu, te conduit dans un pays fortuné,
un pays plein de cours d'eau. Étant encore en Égypte,
Il leur dit(9) :
«Je
suis donc intervenu pour le délivrer de la puissance Égyptienne,
et pour le faire passer de cette contrée là dans une
contrée fertile et spacieuse, dans une terre ruisselante
de lait et de miel...
De plus,
le texte dit(10) :
«L'Ét'ernel
les guidait, le jour, par une colonne de nuée qui leur indiquait
le chemin, la nuit, par une colonne de feu destinée
à les éclairer, afin qu'ils puissent marcher jour
et nuit.» Et si, malgré tout, Il dit :
«envoie toi-même des hommes!»,
c'est en réponse à la demande d'Israël. En effet,
à l'approche des frontières du pays, le Saint béni
soit-Il dit(11) :
«Regarde!
L'Ét'ernel ton D'ieu t'a livré ce pays; va prends-en
possession, comme te l'a dit l'Ét'ernel, D'ieu de tes pères...
À ce moment, [les Bénè Yisraèl] demandent
à Mochè(12) :
«Mais
vous vîntes vers moi tous, en disant : «Nous voudrions
envoyer quelques hommes en avant, qui exploreraient pour nous ce
pays.»
C'est ce
que Êzra dit(13) :
«Ils
refusèrent d'obéir à Tes ordres. Oui, ils refusèrent
d'obéir, oublieux de Tes merveilles...
Il dit également(14) :
«L'arche
d'alliance de l'Ét'ernel marcha à leur tête
l'espace de trois journées, pour leur choisir une halte.»
Et pourtant, ils réclament(15) :
«Nous
voudrions envoyer quelques hommes en avant qui exploreraient pour
nous ce pays...» Ils n'ont donc pas cru [en l'Ét'ernel].
C'est ce que David affirme(16) :
«Ils
ont répudié l'alliance de D'ieu et refusé de
suivre Sa Loi.»
Sans doute,
pour le midrache, D'ieu n'avait-Il à aucun moment
consenti à envoyer les explorateurs. D'ieu donne toutes les
assurances à propos du pays d'Israël tant pour sa qualité
et sa beauté que pour la facilité de sa conquête.
D'ieu n'exige rien d'autre des Bénè Yisraèl
que de placer leur confiance en Lui.
Mais aux yeux
de D'ieu, les Bénè Yisraèl cherchent
plutôt un prétexte pour éviter de s'installer
en Israël. Rabbi Yéhochouâ affirme(17),
en effet, que cela rappelle le cas de ce roi qui, voulant choisir
une épouse à son fils, remarque une jeune femme belle
et riche, n'ayant pas sa pareille de par le monde. Le fils du roi,
ne croyant pas son père, demande à la voir. Cette
attitude déplaît carrément au père qui,
pour punir ce manque de confiance, consent à la lui montrer.
Cependant, il jure de la donner comme épouse non à
son fils mais au fils de ce dernier. Ainsi le Saint béni
soit-Il mécontent de la conduite incorrecte d'Israël
fait serment, après lui avoir montré la terre, de
ne la donner qu'à la seconde génération.
Voilà
un midrache surprenant car D'ieu, sachant bien que les
Bénè Yisraèl manqueraient de confiance
en Sa promesse devait s'opposer à leur dessein. De toute
évidence, liberté est laissée à tout
homme de choisir la voie qu'il entend suivre. Par ailleurs, le choix,
étant arrêté, sera alors celui que le Ciel lui
fera suivre. C'est dire qu'une fois que l'homme détermine
son choix, D'ieu consent également à le laisser suivre
cette voie. Aussi est-ce, pour cette raison, que dès le départ
la terre est destinée non à la génération
des explorateurs mais à celle de leurs enfants. Partant,
il est naturel que D'ieu ne consente jamais à l'envoi des
explorateurs. Il en laisse toute latitude à Mochè.
L'Ét'ernel
parla à Mochè en ces termes.
L'emploi de
lèmor, pour dire, signifie de transmettre
ces propos à une tierce personne. Mais la parole divine n'étant
adressée qu'à Mochè, à qui d'autre doit-il
la transmettre?
Or ha-Hayim,
s'appuyant sur le Talmoud(18), souligne
que sans lèmor, Mochè ne saurait transmettre
cette parole. Mais l'emploi de lèmor permet à
Mochè de faire part aux Bénè Yisraèlde
l'ordre divin et ce, dans le but de bien leur signifier que D'ieu
n'est point d'accord avec leur projet.
En outre, afin
qu'Israël ne pense que Mochè approuve leur projet, D'ieu
lui prescrit de transmettre fidèlement Ses propos. Ainsi,
Israël saura-t-il que l'envoi des explorateurs obéit
à un protocole précis établi par D'ieu. Israël
ne peut que s'y conformer.
Par ailleurs,
le Talmoud(19) conclut de l'emploi
de lékha, , pour toi, dans l'expression
envoie pour toi, que D'ieu ne partage pas l'avis des Bénè
Yisraèl. L'envoi des explorateurs ne sera, si jamais
il devait se faire, que sur l'avis de Mochè. En rapportant
cela aux Bénè Yisraèl, Mochè
s'attend en fait au renoncement de leur projet.
Envoie toi-même
des hommes pour explorer le pays de Kénaâne que je
destine aux enfants d'Israël; vous enverrez un homme respectivement
par tribu paternelle - tous éminents parmi eux.
Envoie
toi-même des hommes pour explorer le pays de Kénaâne.
Lékha,
pour toi. Selon l'explication de Rachi : «Envoie
toi-même, c'est-à-dire, je ne te l'ordonne pas; mais
si tu veux, tu peux les envoyer», comment D'ieu peut-Il
laisser faire Mochè sachant bien que, par leur faute, le
peuple d'Israël subira une traversée dans le
désert pendant 40 années jusqu'à la
disparition de tous ceux qui, à la sortie d'Égypte,
étaient âgés de 20 ans, retardant ainsi la réalisation
de la promesse faite à Abraham, Yitshaq et Yaâqov?
Et si D'ieu
n'est point d'accord, pourquoi Mochè n'empêche-t-il
pas une telle mission?
Quel mal y aurait-il
à envoyer des explorateurs par Mochè lorsque rien
n'est venu contredire un pareil envoi par Yéhochouâ
pour la conquête de Yériho?
Bien plus, le
choix des hommes est des plus surprenants. Généralement
ne sont envoyés pour explorer ou pour espionner
que des hommes simples capables d'agir en toute discrétion
et non des personnalités comme ce fut le cas ici «tous
étaient des chefs» distingués et respectés!
Comment comprendre
dès lors que des «tsaddiqim», justes
et droits avant leur départ, se soient transformés
à ce point que le texte les qualifie d'assemblée
impie! Et pourtant ce sont ces «hommes»
qui furent choisis et désignés par D'ieu Lui-même
tel qu'il est dit : «Mochè les envoya du désert
de Parane, selon la parole de l'Ét'ernel...!»
Sforno établit
un parallèle entre ce texte et celui qui relate le même
événement dans Dévarim(20).
Les Bénè Yisraèl disent à
Mochè : «Envoyons des hommes en-avant.»
Ici, D'ieu dit à Mochè : «Envoie toi-même.»
Pour Sforno,
D'ieu demande à Mochè de ne point laisser les Bénè
Yisraèl prendre l'initiative d'envoyer des explorateurs
car, ce faisant, ils médiront du pays de Kénaâne
si bien qu'ils finiront par se détourner définitivement
de D'ieu en allégant que Sa promesse était vaine et
trompeuse.
Bien que ne
l'agréant pas, D'ieu autorise une telle exploration pour
contraindre les Bénè Yisraèl à
reconnaître, en grande partie, les qualités extraordinaires
du pays.
Le texte souligne,
en effet(21) :
«Nous
sommes entrés dans le pays où tu nous avais envoyés;
oui vraiment, il ruisselle de lait et de miel et voici de ses fruits.»
Leur témoignage,
bien que mettant en cause leur capacité de conquérir
ce pays réduisant ainsi a néant leur foi et confiance
en D'ieu, leur permit de faire un repentir puisqu'ils se sont écriés(22) :
«Nous
avons péché contre le Seigneur; nous voulons monter
et combattre, comme nous l'a ordonné le Seigneur, notre D'ieu.»
Cependant malgré
cette téchouva, , repentir, D'ieu n'est
pas prêt à pardonner à cause de la profanation
de Son Nom en public.
Pour Sforno,
malgré son opposition, D'ieu permet à Mochè
d'envoyer les explorateurs pour leur laisser une opportunité
à la téchouva.
Pour Rambane,
si les explorateurs, comme l'enseigne Rachi, ont failli, Mochè
serait autant coupable qu'eux puisqu'il affirme(23) :
«La proposition me plût.» De plus, Mochè
leur demande précisément de s'assurer si le pays(24) :
«est bon ou mauvais» malgré la promesse
de D'ieu de leur donner un pays bon et vaste! Voici donc les propos
de Mochè(25) : «Vous
observerez l'aspect de ce pays et le peuple qui l'occupe :
s'il est robuste ou faible, peu nombreux ou considérable.»
N'étaient-ils pas obligés de lui faire rapport sur
tous les points? Quelle est donc leur faute?
Rambane comprend
donc que Mochè acquiesce à la demande des Bénè
Yisraèl dans le seul but de conforter en eux la confiance
et la foi en D'ieu et Ses promesses. Aussi, pour cette raison, leur
demande-t-il de rapporter des échantillons de fruits du pays
pour que tous soient convaincus des bienfaits de D'ieu à
leur égard.
La faute de
Mochè réside dans le fait qu'avant de donner son accord
il n'ait pas consulté la chékhina. Mais D'ieu
lui permet tout de même de les envoyer afin que soit sauf
son prestige.
Cependant aux
Bénè Yisraèl qui demandent d'explorer
le pays, ils emploient le terme hafor, rechercher
les chemins par lesquels il faut entreprendre la conquête,
D'ieu répond :
«Wé-yatourou,
qu'ils fassent un tri, un choix comme les tarim,
touristes ou les marchands afin de les convaincre de la beauté
et des qualités exceptionnelles du pays.»
Ce texte rapporte
l'événement de manière générale.
Mais, lorsque Mochè leur en fait le reproche, il le reprend
en détail, signalant la gravité de leur faute, le
manque de confiance en D'ieu.
Kéli
Yaqar établit une différence entre trois termes clefs
employés à propos de cet événement signifiant
tous explorer.
Wé-yatourou,
D'ieu l'emploie
afin de leur prescrire, si déjà les Bénè
Yisraèl expriment le désir de visiter le
pays, l'examen attentif de ses qualités exceptionnelles.
Wé-yatourou dérive de yètèr,
et yitarone, l'exceptionnel et le positif
que ce pays possède.
Mais les Bénè
Yisraèl expriment ce désir par le verbe wé-yahpérou,
qui dérive de hèrpa, la
honte et le négatif, signalant ainsi, dès
le départ, leurs mauvaises intentions dans cette expédition.
Ce qu'ils recherchent, avant tout, ce sont les côtés
négatifs et mauvais de ce pays.
En revanche,
le texte(26) emploie, quant à
lui, le terme wa-yéraguélou,
médire. Les explorateurs cherchent à relever
des points qui, ne correspondant pas à la réalité,
soulignent le côté négatif et mauvais du pays.
Cependant Or
ha-Hayim tente d'expliquer la faute des méraguélim
et, par suite, celle de Mochè.
Il cite à
ce propos le Yalqout Chimôni(27) :
«Les
Bénè Yisraèl dirent à Mochè(28) :
«envoyons des hommes au devant de nous.»
il leur dit : Pour quelle raison?
Ils lui
répondirent : le Saint béni soit-Il nous a promis
de nous faire entrer en Kénaâne et de nous donner en
héritage leurs biens. Seulement voilà; apprenant l'imminence
de notre avance, les habitants cacheront leurs biens de manière
qu'après la conquête ils soient introuvables. La promesse
de D'ieu sera donc vaine et nulle. Aussi devrions-nous envoyer des
explorateurs [pour nous indiquer la cachette des biens]. Mochè,
ayant entendu cela, fut pris à leur piège tel qu'il
est dit(29) :
«La
proposition me plut...»
Mochè
entre dans le jeu des explorateurs. S'il s'agit d'éviter
à tout prix la profanation du Nom divin, Mochè
n'a d'autre solution que d'accepter leur proposition.
Rav Desler,
analysant ce midrache(30),
s'étonne qu'il puisse parler de piège à
propos de Mochè. Est-il possible que Mochè se soit
laissé berner, lui, qui parvient aisément à
capter les facultés de chacun et cerner les traits de caractères
les plus cachés!
L'attitude des
Bénè Yisraèl montre, en fait,
combien un homme, dans la poursuite d'un objectif précis
qu'il désire atteindre ardemment au point de lui subordonner
toutes les forces de sa volonté, cache son jeu et trouve
toutes les parades nécessaires pour jeter la confusion dans
l'esprit de l'interlocuteur.
Mochè
s'est laissé piéger par les explorateurs
si bien qu'il ne prête point une attention suffisante à
l'avertissement divin «Envoie toi même, si
tu veux!»
Or ha-Hayim
distingue, quant à lui, deux niveaux dans l'exploration.
Le premier vise à établir la nécessité,
pour la conquête du pays de Kénaâne, de déranger
tout le peuple d'Israël ou de se limiter à un nombre
réduit de combattants. Pour la conquête de Âï,
les explorateurs conseillent, en effet, à Yéhochouâ
de n'envoyer que 2000 à 3000 combattants. Ce qui est à
la rigueur acceptable.
Le deuxième
niveau intéresse la nature même de l'exploration. Faut-il
procéder cas par cas, ville par ville, ou décider
l'exploration générale de tout le pays. Envisager
cette dernière possibilité dénote déjà
d'un manque de confiance et de foi en D'ieu qui ne cesse de réaliser
tant de miracles pour les Bénè Yisraèl.
Cependant l'attitude
des Bénè Yisraèl semble offensante
tant à l'égard de D'ieu qu'à l'égard
de Mochè. Jusqu'à présent, ils firent preuve
de confiance en Mochè. Pourquoi ce changement subit dès
qu'il s'agit de conquérir Kénaâne?
Ce changement
dans l'attitude des Bénè Yisraèl envers
D'ieu et Mochè s'explique, pour Hatam Sofèr,
par le contenu du message prophétique de Èldad et
Médad qui(31) affirme :
«Mochè va mourir et Yéhochouâ conduit
Israël.»
N'ayant pas
Mochè à sa tête pour la conquête de Kénaâne,
Israël conclut à la perte de l'intervention miraculeuse
et providentielle dont il a toujours profité grâce
au mérite de Mochè. Pour pallier à l'absence
de la conduite miraculeuse, Israël tente de se doter, par l'exploration,
des moyens les plus efficaces pour réaliser cette conquête.
Ce n'est certes
pas ce que D'ieu attend des Bénè Yisraèl.
Quand bien même cette prophétie serait vraie, la décision
divine d'interdire à Mochè l'accès au pays
de Kénaâne, n'étant pas encore prise de manière
définitive, peut être annulée si seulement le
peuple d'Israël consent à intercéder pour Mochè.
Au lieu de chercher à envoyer des explorateurs, Israël
devait se préoccuper davantage du sort de Mochè.
Bien que saisissant
les intentions d'Israël, Mochè ne s'oppose pas à
cet envoi. Pour Or ha-Hayim, Mochè, voyant que D'ieu
ne le lui interdit pas clairement, n'a d'autre choix que d'accepter.
D'ieu devient, dans cette perspective, complice puisqu'il désigne
les personnalités qui allaient participer à cette
mission. En fait, les intentions des Bénè Yisraèl
étant à l'origine plus néfastes, D'ieu
n'interdit pas à Mochè cet envoi afin d'en limiter
les dégâts qui, autrement, auraient été
beaucoup plus graves.
Kéli
Yaqar, Rabbènou Béhayè ainsi que Or
ha-Hayim, trouvent que cet envoi eut un résultat
positif pour Mochè : il demeure ainsi à
la tête des Bénè Yisraèl
quarante années durant. Car n'était la faute des méraguélim
les Bénè Yisraèl seraient
entrés en Èrèts Yisraèl aussitôt,
sans Mochè, puisque D'ieu l'écarte de la conquête
des 31 rois de Kénaâne.
Aussi, D'ieu
lui dit «Envoie pour toi : pour ton
bien et ton profit.»
Et Mochè
les envoya du désert de Parane, selon la parole de l'Ét'ernel
c'étaient tous des personnages considérables entre
les enfants d'Israël.
C'étaient
tous des personnages considérables entre les enfants d'Israël.
Les explorateurs
étaient tous tsaddiqim, justes et droits,
tant qu'ils se trouvaient en présence de Mochè. Mais
aussitôt qu'ils se mettent en route pour leur mission, ils
sont impies, réchaîm.
Or ha-Hayim
s'appuie sur l'emploi de lékha anachim, pour bien
signifier qu'ils sont anachim, justes tant qu'ils
sont à toi, lékha, autrement dit,
devant toi.
Par ailleurs,
ce changement dans le comportement de ces hommes, justes
au départ et impies à leur retour,
ne saurait s'expliquer, pour Or ha-Hayim, que par les intentions
du peuple d'Israël qui les délègue. En effet,
un délégué est soumis, même inconsciemment,
à l'influence de celui qui le délègue.
Mais le Zohar(32),
sur la sidra, enseigne en substance qu'au début
«ils étaient tsaddiqim» mais à
la fin «ils furent réchaîm» parce
qu'ils savent que, durant tout le séjour des Bénè
Yisraèl au désert, ils demeureront à
la tête du peuple, princes et chefs des tribus. Mais aussitôt
entrés en Israël, ils perdraient leur fonction et leur
privilège. Pour garder titres et fonctions, ils étaient
prêts à tout faire pour contrecarrer leur établissement
en Israël.
Le Talmoud(33)
rapporte justement que le roi Chaoul, avant d'être roi, fuyait
les honneurs mais une fois nommé, il était prêt
à tuer David qui devait régner à sa place.
Voilà donc la raison de leur changement.
Et si Mochè
se laisse piéger par leurs paroles, croit
à leurs mobiles, c'est uniquement parce qu'il n'est pas de
leur trempe. Mochè fut toujours disposé, grâce
à sa grande modestie, à laisser d'autres diriger le
peuple d'Israël à sa place.
La faute des
méraguélim est, en fait, un péché
d'orgueil. Au nom de cet orgueil, ils veulent à tout prix
conserver un pouvoir même au risque d'entraîner, dans
leur chute, tout le peuple d'Israël.
Baâl ha-Tourim
voit dans le terme chélah, , l'allusion à
l'année de la destruction du premier Bèt ha-Miqdache
et le début de l'exil. En effet, chélah
a pour valeur numérique 338. Ce fut en l'année 3338.
Ainsi les gestes
posés par les méraguélim, quoique
répondant à des considérations personnelles,
n'en concernent pas moins tout Israël. Leur attitude exprime,
en fait, la volonté de tout un peuple qui s'insurge contre
la volonté divine. Elle infléchit le cours de l'histoire.
Il ne suffit donc pas que leur mission échoue. Les explorateurs
entraînent, par leur faute, la destruction des deux Temples
et les deux exils.
1. Bé-midbar 13, 1-3.
2. Taânit 29a et Sota 35a.
3. Chélah paragr. 5.
4. Bé-midbar 13, 2.
5. id. 12, 1.
6. Yéchâya 44, 18.
7. Chémot 4, 1.
8. Dévarim 8, 7.
9. Chémot 3, 8.
10. id. 13, 21.
11. Dévarim 1, 21.
12. id. 22.
13. Néhèmya 9, 16-17.
14. Bé-midbar 10, 33.
15. Dévarim 1, 22.
16. Téhillim 78, 10.
17. Tanhouma, Chélah paragr. 5.
18. Yoma 4b.
19. Sota 34b.
20. Chap. 1, 22 et suivants.
21. Bé-midbar 13, 27.
22. Dévarim 1, 41.
23. Dévarim 1, 23.
24. Bé-midbar 13, 19.
25. Bé-midbar 13, 18.
26. Dévarim 1, 24.
27. Début de/la sidra Chélah.
28. Dévarim 1, 22.
29. id. 1, 23.
30. 0 Mikhtav Mè-Èliyahou, page 62.
31. Sifrè chap. 11, paragr. 27 sur Bé-midbar
11, 27.
32. Zohar III 158a.
33. Ménahote 109b.