«En deçà du Yardène, dans le pays de Moab, Mochè se mit en devoir d'exposer cette doctrine, et
il dit : «L'Ét'ernel notre D'ieu nous avait parlé au Horèv en ces termes : «Assez longtemps vous
avez demeuré dans cette montagne. Partez, poursuivez votre marche, dirigez-vous vers les monts
amoréens et les contrées voisines, vers la Plaine, la Montagne, la Vallée, la région méridionale,
les côtes de la mer, le pays des Cananéens et le Liban, jusqu'au grand fleuve, le fleuve
d'Euphrate. Voyez, je vous livre ce pays! Allez prendre possession du pays que l'Ét'ernel a juré à
vos pères, Abraham, Yitshaq et Yaâqov, de donner à eux et à leur postérité après eux. Dans ce
temps-là, je vous parlai ainsi : «Je ne puis assumer, moi seul, votre charge. L'Ét'ernel, votre
D'ieu, vous a fait multiplier, et vous voilà, aujourd'hui, nombreux comme les étoiles du ciel.
Veuille l'Ét'ernel, D'ieu de vos pères, vous rendre mille fois plus nombreux encore et vous bénir
comme Il vous l'a promis(1)!»
Mochè
reprend dans Dévarim, l'enseignement des principales
prescriptions de la Tora. Il profite cependant de donner libre cours
aux reproches, aux admonestations qu'il adresse à Israël.
Des événements graves et troublants avaient affecté
les relations d'Israël avec D'ieu. Toutes les révoltes
des Bénè Yisraèl sont passées
en revue. Certes, certaines sont rappelées sous forme d'allusion.
Mais pour d'autres, telle la faute du veau d'or et celle des Explorateurs,
Mochè se fait plus prolixe et mordant.
Ces reproches,
bien loin d'exprimer haine ou ressentiment, s'inspirent de l'amour
profond que Mochè témoigne à Israël. Il
ne demande qu'à redresser les torts des dernières
années et faire ses recommandations qui, dites au crépuscule
de sa vie, seront prises en considération par tout Israël.
Israël ne saurait l'accuser justement de parti pris ou de poursuivre
un intérêt personnel si ce n'est que de viser l'amélioration
de sa conduite. Mochè gagnerait ainsi la bienveillance de
tous.
Cependant, il
est évident que cet exercice expose son auteur à beaucoup
de désagréments. Quand bien même Israël
serait enclin à faire cas de ces réprimandes, Mochè
n'échappe pas, malgré tout, à la colère
divine pour l'avoir tancé de manière vigoureuse et
hardie. Israël, en tant que descendant d'Abraham, Yitshaq
et Yaâqov, mérite bien des égards. Quiconque
les moleste ou les peine s'attire la colère divine.
Le Midrache(2)
rapporte :
«Rabbi
Simoune dit : Comme le Saint béni soit-Il lui avait
ordonné de reprendre la Tora, Mochè n'a point voulu
reprocher [à Israël] tout ce qu'il avait fait. Rabbi
Simoune dit : Ceci fait penser à un disciple qui, accompagnant
son maître, voit une braise jetée. Pensant que c'est
une pierre précieuse, il la prend et se brûle. Quelques
jours après, en compagnie de son maître, il vit une
pierre précieuse. Pensant que c'est une braise, il craint
d'y toucher. Son maître lui dit alors : Prends-la, c'est
une pierre précieuse. Ainsi Mochè s'était-il
dit : parce que je leur avais dit(3) :
«Or,
écoutez ô rebelles!», j'ai recueilli
un châtiment à cause d'eux. Comment vais-je leur adresser
maintenant des reproches! Le Saint béni soit-Il dit à
Mochè : n'aie crainte!»
Autre
explication.
«Ce
sont là les paroles de Mochè(4).»
Nos maîtres rapportent : Le Saint béni soit-Il
dit à Mochè : «Comme [les Bénè
Yisraèl] ont bien reçu tes reproches, tu dois les
bénir». Aussitôt il les bénit tel qu'il
est dit(5) :
«L'Ét'ernel,
votre D'ieu, vous a fait multiplier...» Et comment
savons-nous que tout celui qui admet les reproches mérite
une bénédiction? Ainsi que Chélomo l'explique(6) :
«Mais
on est bienveillant pour ceux qui [le] répriment, et il leur
vient des souhaits de bonheur.» Le Saint béni
soit-Il dit à Israël : Dans ce monde, vous étiez
bénis par d'autres. Dans le futur, c'est Moi qui vous bénirai,
tel qu'il est dit(7) :
«Que
D'ieu me prenne en grâce et me bénisse!»
Ce midrache
pose les limites entre lesquelles se joue le destin de l'homme dont
l'autorité et le prestige le condamnent à adresser
des reproches à son environnement. Reprocher ne va pas sans
s'attirer des déplaisirs ou des contrariétés
de ceux qui font l'objet de ses critiques, remarques et reproches.
Bien souvent,
même mérités, les reproches attirent à
son auteur un châtiment divin. Le reproche est juste, bien
à propos. Mais servi avec véhémence et fougue,
il provoque un châtiment car D'ieu souhaite que l'on ménage
la susceptibilité de la personne que l'on désire reprendre.
C'est une braise qui a toute l'apparence de la pierre précieuse.
Le reproche
est une mitswa qu'il faut accomplir sous peine d'être
déclaré coupable ou complice d'un mal qui se fait
sous nos yeux. La mitswa de la solidarité agissante
entre tous les membres du peuple d'Israël fait que chacun doit
se sentir responsable des agissements de l'autre.
Mais le reproche
peut être l'occasion de blesser et froisser la sensibilité
de l'autre quand, en réalité, on ne cherche pas tout
simplement l'occasion de l'humilier ou de montrer sa supériorité.
Quelle était belle l'occasion de faire cette mitswa.
Toutefois de pierre précieuse, elle se transforme en braise
ardente.
Mochè
eut à souffrir de cet aspect du reproche. Ce qui lui importe,
c'est avant tout l'honneur et la gloire de D'ieu. Les Bénè
Yisraèl cherchant, en revanche, à mettre à
l'épreuve une fois de plus D'ieu, contraignent Mochè
à réagir. Il ne peut supporter qu'Israël oublie,
dès la première difficulté, les prodiges de
D'ieu.
Cependant, il
suffit qu'il les traite de rebelles pour se brûler. Ils sont
les fils d'Abraham, Yitshaq et Yaâqov et, à
ce titre, méritent plus de considération et de respect,
quand bien même serait-il nécessaire de les molester
et de les fustiger.
Il faut manipuler
le reproche avec délicatesse, car la frontière entre
le reproche et la vengeance est très étroite. Un reproche
véhément prend des allures de vengeance, d'outrage.
La Tora attire l'attention sur ce fait(8) :
«Ne hais point ton frère en ton coeur : reprends
ton prochain et tu n'assumeras pas de péché à
cause de lui.» Le reproche ne doit pas s'inspirer de la
haine. Aussitôt après, la Tora recommande : «Ne
te venge pas ni ne garde rancune...»
Le midrache
souligne donc la gravité de la faute de Mochè. Toutefois,
malgré le risque de se voir châtié pour avoir
repris véhémentement les Bénè Yisraèl,
Mochè ne doit pas s'abstenir de les reprendre quand l'occasion
se présente. C'est pourquoi, devant les hésitations
de Mochè, de peur de se brûler de nouveau, D'ieu lui
recommande d'adresser ses reproches. Il est vrai que cela peut avoir
toutes les apparences de la braise mais, en réalité,
c'est une pierre précieuse.
L'emploi judicieux
du reproche fera de lui une pierre précieuse désirée
et appréciée par tous. Mochè est proche de
la mort. Ses reproches n'ont d'autre but que d'amener le peuple
à une prise de conscience du mal pour l'extirper à
sa racine.
La deuxième
explication, proposée par le midrache, complète
en fait la première leçon. Le reproche bien placé
vise le bien de l'autre. Reprocher, c'est vouloir redresser les
torts non les signaler dans le but d'humilier. Le reproche entraîne
le rétablissement de l'équilibre moral et de l'harmonie
autant au niveau individuel qu'au niveau de toute la société.
En vérité,
un reproche bien formulé est accepté et assumé.
C'est le reproche injustifié qui révolte tout comme
la flatterie finit par être rejetée. Ainsi est-il dit(9) :
«Celui
qui prononce sur le coupable en disant : «Tu es acquitté!»,
les peuples le maudissent, les gens l'exècrent. Mais on est
bienveillant pour ceux qui [le] répriment et il leur vient
des souhaits de bonheur»
Le Yalqout(10)
considère que le bonheur rejaillit aussi bien sur l'auteur
du reproche que sur celui qui en est l'objet. Ce dernier reconnaît
le bien fondé du reproche si bien qu'il en arrive à
apprécier et à aimer celui qui le reprend. Des liens
d'amitié s'établissent entre eux et débouchent
sur le bonheur et l'harmonie.
Toutefois, le
reproche n'est accepté que par le sage. D'ailleurs, le roi
Chélomo affirme(11) :
«Le persifleur n'aime pas qu'on le réprimande; il
ne fréquente pas les sages.» En revanche, il enseigne(12) :
«Prêter une oreille attentive aux reproches salutaires,
c'est mériter de vivre parmi les Sages.» Le Yalqout
applique ce verset à la génération de Mochè
qui, parce qu'elle a prêté une oreille attentive aux
reproches de Mochè, avait mérité ses bénédictions.
Bien plus, D'ieu lui-même consent à prodiguer toute
sa bénédiction à tout le peuple d'Israël.
Ainsi donc le
reproche est-il une mitswa s'appliquant à chacun.
Néanmoins il est recommandé de reprendre son prochain
avec tact et délicatesse pour s'assurer de son efficacité.
L'objectif serait de retrouver le bonheur et l'harmonie au sein
de la société. Cette harmonie, une fois atteinte,
ne peut que susciter l'intérêt de D'ieu si bien qu'Il
l'appuie de sa bénédiction.
En deçà
du Yardène, dans le pays de Moab, Mochè se mit en
devoir d'exposer cette doctrine, et il dit : «L'Ét'ernel
notre D'ieu nous avait parlé au Horèv en ces
termes : «Assez longtemps vous avez demeuré dans
cette montagne.
En
deçà du Yardène, dans le pays de Moab, Mochè
se mit en devoir d'exposer cette doctrine, et il dit :
Sforno tente
de trouver la relation qui pourrait exister entre leur présence
au pays de Moab et le devoir d'exposer la Tora à Israël.
Moab est l'étape
finale avant la conquête de Kénaâne. Mochè,
voyant qu'il n'a plus de chance de pénétrer un jour
en Kénaâne, puisque toutes ses prières furent
repoussées, se mit à expliquer de nouveau la Tora
aux Bénè Yisraèl. Il savait qu'après
sa mort, plusieurs doutes s'empareront d'Israël.
En outre, il
voulait tenter cette explication afin que les enfants entendent
de sa propre bouche ce que les pères avaient auparavant entendu
de la bouche de D'ieu(13).
Lèmor,
et il dit.
Chaque fois
que est employé, il indique soit la nécessité
de transmettre à d'autres, soit de donner une précision
à propos de ce qui se dit.
Pour Sforno
avant de commencer son exposé sur les prescriptions de la
Tora, Mochè précise à Israël qu'il a jugé
nécessaire de reprendre l'enseignement de la Tora parce que
le peuple traverse sans lui le Yardène. Il ne sera plus là
pour éclaircir tout doute qui s'emparera de leur esprit.
Mochè
leur reproche leur conduite qui lui interdit d'être à
la tête d'Israël pour la conquête de Kénaâne.
Ce faisant, Mochè leur demande de veiller à ne pas
commettre la même erreur avec ses successeurs.
Rabbènou
Béhayè tire un enseignement de la mention :
Dans
le pays de Moab.
En précisant
qu'il se situe en deçà du Yardène,
il était clair que cela ne pouvait être qu'au pays
de Moab puisque l'on parle de la dernière étape de
leur voyage avant la conquête.
Moab a pour
valeur numérique 49. Mochè leur transmet la Tora avec
la possibilité de l'interpréter de 49 manières.
Ce n'est pas seulement les 49 aspects d'impureté, mais même
les 49 aspects de pureté. En effet, la Tora peut supporter
les deux interprétations contradictoires. Ainsi trouvons-nous
parmi nos Maîtres ceux qui proclament pour tel enseignement
la pureté, et d'autres proclamant l'impureté.
Le texte dit(14) :
«Mon amant est blanc et vermeil, distingué entre
dix mille.» Dodi, mon amant, a pour
valeur numérique 24, allusion aux 24 livres de la Bible et
Tsah, blanc, a pour valeur numérique
98, autrement dit 2 fois 49, faisant allusion aux deux aspects de
pureté et d'impureté pour les 49 interprétations.
Le Talmoud(15)
rapporte :
«Mochè,
avant sa mort, dit à Yéhochouâ : Pose-moi
toutes les questions à propos de doutes qui assaillent ton
esprit car, après mon départ de ce monde, tu n'auras
pas à qui adresser tes questions. Yéhochouâ
lui répond : T'ai-je quitté une seule fois pour
aller ailleurs? N'as-tu point affirmé à mon propos(16) :
«Mais
Yéhochouâ, fils de Noun, son jeune serviteur, ne quittait
pas l'intérieur de la Tente.» À la mort
de Mochè, trois cents enseignements échappent à
Yéhochouâ qui fut assailli de sept cents doutes...
Certains disent qu'il s'agit de trois mille enseignements et d'autres
parlent de mille sept cents raisonnements qaline wa-hamourine,
à fortiori, analogies, et casuistiques,
qui furent oubliés. Pendant le deuil de Mochè,
Israël demanda à Yéhochouâ de s'adresser
au Saint béni soit-Il pour obtenir la réponse. Il
répond(17) :
«[La
Tora] n'est pas dans le ciel.» Ils firent la même demande
à Pinhas qui leur apprend qu'aucun prophète
n'est autorisé à énoncer une nouvelle loi après
que tout fut transmis à Mochè. À ce moment,
Yéhochouâ subit une grande pression d'Israël qui
voulut le tuer en lui disant : Tu n'as pas assez servi Mochè
car, si tu avais investi ton coeur et ton esprit dans l'étude,
tu n'aurais rien oublié. Yéhochouâ s'adressa
alors au Saint béni soit-Il qui lui dit : Mochè
mon serviteur est mort et la Tora est désignée par
son nom tel qu'il est dit(18) :
«Souvenez-vous
de la Loi de Mochè, Mon serviteur...»; à
présent, Je ne peux rien te dire puisqu'il est dit :
«Elle n'est pas dans le ciel.» Cependant,
Je te conseille de les occuper dans des guerres afin que leur esprit
ne soit point libre pour t'adresser chaque jour des questions sur
les enseignements de la Tora.»
Le Talmoud tente
ainsi à fermer la porte à tous les éventuels
faux prophètes qui voudraient donner une nouvelle interprétation
de la Loi. Après la mort de Mochè, il y a lieu de
retrouver, par la force des règles du raisonnement et de
la logique transmises par Mochè, la vérité
absolue de la Tora. Ainsi fit Ôt'nièl, fils de Qènaz,
qui a élucidé toutes les lois oubliées après
la mort de Mochè.
Mochè
se mit en devoir d'exposer cette doctrine,
Pour Rachi,
Mochè se mit à exposer la Tora, signifie
que Mochè se mit à expliquer la Tora en soixante-dix
langues. L'explication de Rachi vise non seulement Israël qui
reçut, peu avant la mort de Mochè, un enseignement
précis, mais tous les peuples également. Chacun peut
retrouver la vérité de la Tora dans sa langue. Il
s'agit seulement de vouloir découvrir cette vérité.
Rav Alchèkh
s'interroge également sur la reprise de la Tora par Mochè
peu avant la conquête du pays de Kénaâne. Pour
lui, Mochè attire aussi l'attention d'Israël sur le
fait que l'établissement au pays de Kénaâne
n'intervient pas dans le seul but de jouir des fruits et des biens
matériels de ce pays. Il lui rappelle l'essentiel de cette
conquête : accomplir les principes de la Tora. Aussi
est-ce la raison pour laquelle Mochè supplie D'ieu de le
laisser entrer en Kénaâne.
Assez
longtemps vous avez demeuré dans cette montagne.
Pour Kéli
Yaqar, Mochè reproche à Israël le peu d'amour
qu'il témoigne au pays de Kénaâne. Israël
s'installe à Horèb. Il ne veut plus bouger.
Il faut attendre que D'ieu, par la bouche de Mochè, leur
demande de quitter la montagne pour se diriger vers Israël.
Le reproche
est justifié car si D'ieu leur ordonne : «Partez,
poursuivez votre marche, dirigez-vous vers les monts émoréens...»
Les Bénè Yisraèl, en revanche, tournent
le dos et quittent définitivement cette montagne précieuse
et importante car c'est là qu'il y eut la révélation
divine et le don de la Tora. C'est ainsi que le texte rapporte plus
loin(19) : «Nous quittâmes
Horèb, nous traversâmes tout ce long et redoutable
désert...» ce qui indique le peu d'amour témoigné
à Èrèts Yisraèl, car le but
du don de la Tora était de la mettre en application en Èrèts
Yisraèl.
Chacun se dirige,
au contraire, vers le désert et non vers Èrèts
Yisraèl. La faute des explorateurs le condamne à
y rester pendant quarante ans.
Kéli
Yaqar rapporte que leur départ de Horèb fut
comparable à celui d'un élève qui fuit l'école.
Le séjour à Horèb semblait, à
leurs yeux, pénible et long car si les Bénè
Yisraèl l'appréciaient, ce séjour aurait
paru court.
Rachi, citant
le Sifrè, donne au terme le sens de quantité, de nombre.
Il dit :
«Il
a multiplié pour vous, grandeur et récompense pour
votre séjour sur cette montagne : vous avez fait le
Michekane, le chandelier, les ustensiles; vous avez reçu
la Tora; vous vous êtes nommé un Sanhèdrine,
des chefs de mille et des chefs de cent...»
Voyez, je
vous livre ce pays! Allez prendre possession du pays que l'Ét'ernel
a juré à vos pères, Abraham, Yitshaq
et Yaâqov, de donner à eux et à leur postérité
après eux.
Voyez,
je vous livre ce pays!.
Or ha-Hayim
relève le singulier de Réè, vois,
qui ne s'accorde pas avec le pluriel de devant vous, lifnèkhèm.
Il précise
qu'Israël, dans son ensemble, peut avoir la même vision
du pays. Mais au niveau de la perception, celle-ci, n'étant
jamais égale, chacun percevait d'une manière différente.
La perception, appliquée au pays d'Israël, dépend
du niveau de perfection et de la valeur de chacun.
Allez
prendre possession du pays.
Le texte reprend
la mention, ète ha-arèts, dans l'expression
prendre possession du pays, au lieu de dire simplement
allez en prendre possession pour signifier, selon Or ha-Hayim,
que seul le pays partagé entre les neuf tribus et demie est
désigné pour être la terre promise
aux pères et non le territoire occupé par Réoubène,
Gad et la moitié de la tribu de Ménachè.
Ha-Âmèq
Davar, s'interrogeant sur l'emploi de nattati, je vous
livre, dit que D'ieu n'a pas voulu infliger à Israël
l'obligation d'aller prendre possession de chaque lieu conquis et
débarrassé de ses habitants. En lui faisant un acte
de donation, D'ieu permet à Israël, en prenant possession
d'un endroit, de prendre possession de tout le pays(20).
Rachi rappelle
les graves conséquences de la faute des Explorateurs. En
disant allez prendre possession, le texte souligne :
«Personne
ne vous le contestera et vous n'avez pas besoin de faire la guerre.
S'ils n'avaient pas envoyé d'explorateurs, ils n'auraient
pas eu besoin de prendre des armes.»
Dans ce
temps-là, je vous parlai ainsi : «Je ne puis assumer,
moi seul, votre charge. L'Ét'ernel, votre D'ieu, vous a fait
multiplier, et vous voilà, aujourd'hui, nombreux comme les
étoiles du ciel.
Je
vous parlais ainsi, lèmor,
Lèmor,
pose un problème à Or ha-Hayim.
En vérité,
dit-il, Mochè n'a pas exprimé ces paroles. Il a simplement
laissé comprendre qu'il ne pouvait assumer à lui seul
leur charge.
Pour Ha-Âmèq
Davar, il est certes aisé pour un dirigeant de prendre sur
lui le poids de tout le peuple lorsqu'il y a un but commun et des
visées communes. Mais dès que le peuple a des objectifs
différents de ceux du dirigeant, il devient pénible
et impossible d'en diriger les destinées. C'est bien ce que
reproche Mochè au peuple qui, déjà dès
Horèb, s'était fixé ses propres objectifs.
Cette attitude avait rendu possible l'envoi des Explorateurs. Tout
ceci aurait pu être évité s'il existait une
communauté de vues ou si Israël faisait confiance à
Mochè.
Et Rachi s'étonne
à juste raison :
«Serait-ce
possible que Mochè ne puisse juger Israël? L'homme qui
les a fait sortir d'Égypte, qui a fendu pour eux la mer,
qui a fait tomber la manne et suscité les cailles, n'était-il
pas capable de les juger? Mais il leur a parlé ainsi :
«Le
Seigneur, votre D'ieu, vous a multipliés :
Il vous a grandis et élevés au-dessus de vos juges.
Il vous a retiré le châtiment et l'a imposé
aux juges.»
Et
vous voilà, aujourd'hui, nombreux comme les étoiles
du ciel.
La difficulté
également de juger le peuple d'Israël est qu'il est
comparé aux étoiles du ciel tant au niveau du nombre
qu'au niveau de la qualité. La valeur d'Israël était
à ce point grande que même un seul parmi eux était
capable, comme un astre, d'éclairer et de rayonner sur une
multitude.
Or ha-Hayim,
citant le Talmoud(21), dit que les
impies, réchaîm, ne tombent pas sous
la loi du nombre. S'ils sont une multitude, leur nombre est insignifiant.
En revanche, les tsaddiqim, les justes, même
peu nombreux, sont considérés comme les étoiles
par le nombre et la qualité.
Mochè,
malgré les reproches, invoque la bénédiction
pour les Bénè Yisraèl :
Veuille
l'Ét'ernel, D'ieu de vos pères, vous rendre mille
fois plus nombreux encore et vous bénir comme Il vous l'a
promis!
Comme il a
mentionné leur valeur et leur quantité, Mochè
invoque le Nom de l'Ét'ernel afin qu'ils ne soient pas atteints
par le mal et l'ange destructeur(22).
Rachi s'interroge
sur la nécessité de cette précision :
Qu'Il
vous bénisse comme Il vous l'a promis,
Il dit :
«[Les
Bénè Yisraèl] disent à Mochè :
«Tu mets une limite à notre bénédiction!
Le Saint béni soit-Il a déjà promis à
Abraham(23) :
«Si
on peut compter...la poussière de la terre, alors on pourra
aussi compter ta postérité». Mochè leur
a répondu : «Ceci venait de moi, mais Lui vous
bénira comme Il vous l'avait dit.»
Pour Hatam
Sofèr, en disant ceci venait de moi, Mochè
souhaite en fait à Israël d'être mille fois plus
nombreux. Ce souhait, Mochè pouvait bien le formuler. D'ieu
avait béni Mochè à deux reprises, lors du veau
d'or et à l'occasion des Explorateurs. La récompense
est cinq cents fois plus importante que le châtiment. Aussi
Mochè pouvait-il assurer à Israël une double
récompense, autrement dit, d'être mille fois plus nombreux.
Cette bénédiction appartient parfaitement à
Mochè.
Par ailleurs,
dans cette bénédiction, il n'est pas mentionné
d'être aussi nombreux que la poussière, parce que l'homme
ne peut faire don, sous peine d'être invalide, d'un objet
ou d'un article qui n'a pas de limite. En revanche, D'ieu peut le
faire étant Tout Puissant.
En outre, la
poussière, quoique désignant le nombre, évoque
également, pour bien des commentateurs, les persécutions
et les mauvais traitements subis par Israël. Mais bien qu'écrasé,
il ne sera jamais exterminé.
Cependant en
disant D'ieu de vos pères, le texte fait allusion
également à cette forme de bénédiction,
pour le nombre. Ce qui importe ici est de faire appel aux étoiles
dont la qualité et la valeur sont leur caractéristique.
Ainsi, le but
de tous les reproches de Mochè est d'amener les Bénè
Yisraèl à développer des relations harmonieuses
avec D'ieu qui lui assureront bonheur et bénédiction.
1.
Dévarim 1, 5-11.
2.
Dévarim Rabba chap.1, paragr. 6.
3.
Bé-midbar 20, 10.
4.
Dévarim 1, 1.
5.
id. 1, 10.
6.
Michelè 24, 25.
7.
Téhillim 67, 2.
8.
Wayi-qra 19, 17.
9.
Michelè 24, 24-25.
10.
Yalqout sur Dévarim, paragr. 793.
11.
Michelè 15, 12.
12.
id. 15, 31.
13.
cf. Rabbènou Béhayè.
14.
Chir ha-Chirim 5, 10.
15.
Témoura 16a.
16.
Chémot 33, 11.
17.
Dévarim 30, 12.
18.
Mal'akhi 3, 22.
19.
Dévarim 1, 19.
20.
cf. Qiddouchine 27a et b.
21.
Sanhèdrine 26a.
22.
cf. Zohar III 211, cité par Or ha-Hayim.
23.
Bérèchit 13, 16.