«J'implorais l'Ét'ernel à cette époque, en disant : Seigneur Ét'ernel, déjà tu as rendu ton
serviteur témoin de ta grandeur et de la force de ton bras; et quelle est la puissance, dans le ciel
ou sur la terre, qui pourrait imiter Tes oeuvres et Tes merveilles? Ah! laisse-moi traverser, que
je voie cet heureux pays qui est au delà du Yardène, cette belle montagne, et le Liban! Mais
l'Ét'ernel, irrité contre moi à cause de vous, ne m'exauça point, et l'Ét'ernel me dit : Assez! ne
me parle pas davantage à ce sujet. Monte au sommet du Pisga, porte ta vue au couchant et au
nord, au midi et à l'orient et regarde de tes yeux, car tu ne passeras point ce Yardène. Donne tes
instructions à Yéhochouâ, exhorte-le au courage et à la résolution; car c'est lui qui marchera à
la tête de ce peuple, lui qui les mettra en possession du pays que tu vas contempler(1).»
La sidra
Wa-èthanane traite tout au début de la
prière de Mochè, prière pathétique,
faite, peu avant sa mort, pour pouvoir entrer en Kénaâne
et avoir le bonheur de mener sa mission à terme. Le but de
la sortie d'Égypte était, en plus de la Révélation
divine sur le Sinaï et le don de la Tora, l'entrée en
Èrèts Kénaâne. Et Mochè,
ayant déjà réalisé les deux premiers
objectifs, voulait conduire le peuple vers Kénaâne.
Cette prière
de Mochè est unique en son genre. Le Talmoud(2),
devant l'insistance de Mochè à réclamer la
permission de pénétrer en Èrèts
Yisraèl, s'interroge sur le motif réel de cette
prière.
«Rabbi
Samlaï enseigne : pour quelle raison Mochè, notre
Maître, désire-t-il entrer en Èrèts Yisraèl?
Souhaite-t-il manger de ses fruits ou jouir de ses biens? Mochè
se dit plutôt : plusieurs mitswot de la Tora dépendent
de la terre d'Israël. Je voudrais entrer dans ce pays pour
que ces mitswot soient appliquées par moi.»
Pour Rabbi Samlaï,
l'insistance de Mochè serait condamnable si le motif n'était
pas vraiment celui de l'application des prescriptions de la Tora
reliées à la terre d'Israël. Mais Rabbi Samlaï
va plus loin. Mochè n'a pas rattaché sa requête
au mérite même qu'il aurait à pratiquer toutes
les mitswotdépendant d'Èrèts Yisraèl.
Nos maîtres
enseignent que Mochè avait adressé 515 prières,
515 étant la valeur numérique de wa-èthanane,
téfilla, prière, et chira,
cantique. L'intention de Mochè fut d'invoquer autant
de prières, sous toutes les formes, pour amener D'ieu à
exaucer sa prière. Et, n'était l'intervention divine
qui l'avait arrêté en lui disant : «c'est
assez!», Mochè aurait pu être entendu si
seulement il avait adressé une prière de plus.
Le Midrache(3)
rapporte :
«J'implorais
l'Ét'ernel à cette époque(4).»
Le texte dit(5) :
«Le
pauvre parle en suppliant, le riche répond avec dureté.»
Rabbi Tanhouma dit : Le pauvre parle en suppliant,
il s'agit de Mochè qui s'adresse à son Créateur
en suppliant. Le riche répond avec dureté,
l'unique riche au monde est le Saint béni soit-Il qui lui
répond avec dureté, tel qu'il est dit(6) :
«Assez!
ne me parle pas davantage à ce sujet.»
Autre
explication.
Rabbi Yohanane
dit : Le pauvre parle en suppliant, ce sont
les prophètes d'Israël. Le riche répond
avec dureté, ce sont les prophètes des Nations
du monde.
Rabbi Yohanane
souligne : parmi les peuples de la terre, il n'existe pas d'aussi
juste qu'Iyob. Pourtant, il n'adresse [à D'ieu] que des reproches
tel qu'il est dit(7) :
«J'exposerai
ma cause devant Lui, ayant la bouche pleine d'arguments.»
Il n'existe pas d'aussi grand, parmi les prophètes, que Mochè
et Yéchâya. Les deux ne s'adressent [à D'ieu]
qu'en suppliant. Yéchâya dit(8) :
«Seigneur,
aie pitié de nous! Nous espérons en toi.»
Mochè, quant à lui, dit :
«J'implorais
l'Ét'ernel.» À quoi cela fait-il penser?
À une princesse qui donne naissance à un enfant. Tout
le temps que son fils était vivant, elle entrait au palais,
de plein droit. Après la mort de son fils, elle suppliait
pour entrer. Ainsi, tout le temps qu'Israël vivait au désert,
Mochè forçait la porte pour pénétrer
auprès du Saint béni soit-Il, tel qu'il est dit(9) :
«Pourquoi,
Seigneur, Ton courroux menace-t-il Ton peuple?» Par
ailleurs(10) :
«Pardonne
le crime de ce peuple selon Ta clémence infinie.»
Mais comme Israël avait péri dans le désert,
Mochè se fit implorant et suppliant pour entrer en Èrèts
Israël.»
Le midrache
donne tout d'abord une définition de l'attitude à
prendre dans la prière. Le pauvre parle en suppliant.
Pauvre et suppliant constituent deux termes clé dans cette
phrase.
La prière,
pour être exaucée, doit emprunter le langage et le
comportement du pauvre. Le pauvre est humble. Son humilité
le met dans un état de dépendance. Il ne saurait réclamer,
mais il sollicite, supplie. C'est l'attitude de Mochè.
Il est conscient
du décret divin qui le frappe d'interdiction formelle de
pénétrer en Kénaâne. Et pourtant, Mochè
prie. Il prie tellement, 515 prières, valeur numérique
de Téfilla, Chira, et Wa-èthanane,
que la réaction divine se fait brutale, incisive et cassante
«Assez!».
Le midrache
dit à ce propos : le riche, le Saint béni
soit-Il, répond avec dureté.
Sans doute,
est-il légitime de s'interroger sur l'insistance de Mochè
à vouloir pénétrer en Èrèts
Yisraèl!
Rabbi Yaâqov
Abouhatsèra explique dans son commentaire Pittouhè
Hotam que Mochè Rabbènou vise surtout à
empêcher les Bénè Yisraèl de
conclure à l'inutilité de la téchouva,
du repentir. En effet, devant le rejet du repentir de Mochè
qui savait mieux que quiconque la valeur du repentir, les Bénè
Yisraèl n'auraient pas manqué de remettre en
cause le principe même de la téchouva! Mieux,
quiconque, frappé d'un décret divin de subir un châtiment,
se découragera bien vite s'il sait que le décret ne
sera jamais annulé! L'exemple de Mochè sera cité
à l'appui d'une telle théorie. D'où la nécessité
pour Mochè de montrer, par son insistance, que tout demeure
assujetti à la volonté divine qui, elle, pourrait
changer si seulement l'homme était prêt lui-même
à faire une conversion sur lui-même. Le décret
divin n'est pas définitif. Il peut être annulé.
Cependant, les
515 prières de Mochè n'ont pas annulé l'interdiction
qui le frappait. De là, les sages, hakhamim,
disent que si Mochè avait dépassé d'une seule
prière ce nombre de 515, la prière de Mochè
aurait été exaucée. Mais D'ieu l'avait arrêté
brutalement car le décret prononcé contre Mochè
avait été assorti d'un serment. Le serment divin n'avait
aucune chance d'être annulé. Mais tout compte fait,
l'explication de Rabbi Yaâqov Abouhatsèra suggère
l'idée suivante : Mochè insiste uniquement pour
sauver le principe de la téchouva. Il prie pour
que nul ne puisse remettre en cause ce principe qui fonde toute
la vie morale du peuple juif. Mochè demande donc au Créateur
de ne point ruiner ce pilier sur lequel repose également
l'existence du monde.
Cependant, si
l'argument de Mochè semble à priori justifié,
D'ieu n'en considère pas moins grave sa désobéissance
dont l'effet fut de ne pas sanctifier Son Nom. Et comme D'ieu avait
juré de ne point laisser Mochè pénétrer
au pays de Kénaâne, tout le monde saura que le serment
divin fut la cause du rejet de la téchouva de Mochè.
La dureté de la réponse divine fait référence
à ce serment.
Néanmoins,
l'autre explication du midrache, retient
l'humilité comme qualité essentielle
à la prière et, plus encore, comme qualité
nécessaire à la prophétie. Ce fut le cas de
tous les prophètes d'Israël. En revanche, pour les prophètes
des Nations, cette qualité fait défaut. Bien au contraire,
leur arrogance les conduit à prendre pour acquis la prophétie
et ils se permettent parfois de contester D'ieu, de s'insurger et
d'argumenter si bien qu'ils commettent des erreurs de jugement.
Iyob, riche
et arrogant, est le pendant de Mochè pour les peuples de
la terre. Ah! Combien Iyob avait souffert par la faute de Satan
qui le met à l'épreuve! Mais plutôt que d'assumer
avec dignité ses souffrances, Iyob crie à l'injustice,
à l'absence de Providence puisque le juste est frappé
comme l'impie. Cette révolte ne peut surgir que d'un manque
de connaissance. La pauvreté ou la richesse affectent également
le niveau de la connaissance.
Le prophète
d'Israël se considère pauvre en sagesse.
Son humilité l'aide à capter le message prophétique
de manière parfaite. La soumission est donc le support véritable
de la prophétie. Mochè et Yéchâya parlent
d'une manière suppliante. Elle permet de déboucher
sur l'espoir.
Mochè
sollicite d'entrer et de voir
le pays de Kénaâne. D'ieu se résout seulement
à le lui montrer. Yéchâya reçoit
l'assurance de la délivrance.
Quant à
Iyob, D'ieu se charge de lui prouver que la Providence est certes
effective mais toujours présente. Son erreur est de n'avoir
pu imaginer que les souffrances, destinées à l'éprouver,
lui procurent, en fait, une récompense plus grande.
Enfin, le troisième
volet du midrache est de montrer le changement radical
qui s'opère dans l'attitude de Mochè à la fin
de sa vie. Au début, Mochè est exigeant, toujours
prêt, pour l'amour et la défense d'Israël, à
parler durement à D'ieu. Mais, à la fin, après
la disparition de la génération du désert,
Mochè perd de son assurance. Son attitude exigeante cède
la place à un langage plus doux et suppliant. Toute sa force,
Mochè la puise dans sa mission de conduire Israël.
Chaâr
Bat Rabbim tente d'expliquer l'insistance de Mochè à
vouloir entrer en Èrèts Yisraèl par
la hâte des tribus de Réoubène et Gad à
s'installer dans les territoires de Sihone et Ôg plutôt
que de s'établir en Èrèts Yisraèl.
Mochè comprend donc que l'objectif de ces tribus consiste
à jouir des produits du pays et non pas de s'imprégner
de l'atmosphère de pureté et sainteté que dégage
le pays. C'est pourquoi, dès qu'ils ont vu la richesse de
ce pays qui s'apprêtait à l'élevage de troupeaux,
ils ont préféré s'y établir. Le facteur
pureté et sainteté du pays n'avait pas été
pris en compte puisque ces territoires étaient impurs(11).
Voyant cet état
d'esprit, Mochè s'est mis à prier tellement pour rendre
plus chère la terre d'Israël aux yeux de tout le peuple
et, par la même occasion, préciser l'objectif à
atteindre en entrant en Èrèts Yisraèl,
la pureté et la sainteté.
Car Mochè, étant déjà âgé
de 120 ans, et ayant affiné son âme, ne recherche rien
d'autre en voulant entrer en Èrèts Yisraèl
que d'accéder à une perfection plus élevée.
Israël, voyant le grand nombre de prières faites par
Mochè n'aura d'autre choix que d'aspirer également
à cette perfection. Aussi le texte souligne-t-il(12) :
«Maintenant
donc, ô Israël! écoute les lois et les règles
que je t'enseigne pour les pratiquer, afin que vous viviez et que
vous arriviez à posséder le pays que l'Ét'ernel
D'ieu de vos pères vous donne.»
Le but visé,
en venant prendre possession d'Èrèts Yisraèl,
est de pratiquer les lois et les prescriptions divines qui permettent
à l'homme d'accéder à la pureté et à
la perfection.
J'implorais
l'Ét'ernel à cette époque, en disant :
Seigneur Ét'ernel, déjà tu as rendu ton serviteur
témoin de ta grandeur et de la force de ton bras; et quelle
est la puissance, dans le ciel ou sur la terre, qui pourrait imiter
tes oeuvres et tes merveilles?
J'implorais
l'Ét'ernel,
Pour quelle
raison le texte emploie wa-èthanane, au lieu
de wa-ètpallèl, j'implorais?
Pour Don Yitshaq
Abrabanèl, Mochè, constatant que le serment divin
le frappant d'interdit d'entrer en Israël était ainsi
formulé(13) : «C'est
pourquoi vous ne conduirez pas cette assemblée dans le pays
que je leur ai donné», s'était laissé
dire que le serment consiste à ne pas conduire mais entrer
sans être le dirigeant, comme un simple sujet, serait possible.
Pour cette raison, il s'est mis à prier.
Mais l'Ét'ernel
interrompt sa prière en lui disant : rav lakh!,
assez pour toi, autrement dit, une plus grande récompense
t'est réservée, ou alors Rav lakh? acceptes-
tu d'avoir un maître pour toi? Selon une telle lecture,
il est impossible de voir Mochè aux ordres de Yéhochouâ
qui d'élève devient le maître.
Mais la prière
de Mochè s'est faite par le terme wa-èthanane
pour dire qu'il n'invoque nullement ses mérites mais plutôt
un don gratuit. Wa-èthanane, dérive
de, hannoune, prendre en grâce, fait
référence à une, donation gratuite.
À
cette époque,
La Tora fait
allusion à une époque bien précise. Laquelle
est-ce?
Pour Rachi,
après que D'ieu l'eut laissé conquérir une
partie du pays, les territoires de Sihone et Ôg, Mochè
avait pensé que le voeu et le serment divins ont été
annulés. Car un serment annulé en partie est annulé
en totalité. De ce fait, D'ieu laisserait Mochè entrer
en Israël.
Pour Or ha-Hayim,
Mochè choisit d'implorer l'Ét'ernel au moment même
où Il avait décrété de laisser mourir,
dans le désert, toute la génération des explorateurs,
incluant Mochè également.
Mais pour ne
pas tomber sous le reproche des Bénè Yisraèl
d'avoir prié juste pour lui et non pour eux, Mochè
précise que les prières avaient été
faites, en ce moment, pour eux comme pour lui.
Tu
as commencé par montrer à Ton serviteur Ta grandeur...
Pourquoi ce
préambule? Si déjà la requête est de
traverser le Yardène et entrer en Èrèts
Yisraèl, autant y aller tout droit sans ce préambule!
Atta
hahilota, Tu as commencé.
Selon le Sifrè,
supporte trois significations commencement, prière et
désengagement de voeu ou de serment.
Or ha-Hayim
y voit la conjonction nécessaire des trois sens dans cette
prière où ce préambule est important comme
dit le Talmoud(14), selon Rav Samlaï,
«avant de prier, l'homme se doit d'adresser des louanges
à D'ieu.»
En effet, Tu
as commencé, par la conquête
des pays de Sihone et Ôg, à me montrer Ta
grandeur, autrement dit Ta bonté, je suis en droit de
penser que Tu m'as pardonné pour le reste.
Atta
hahilota, Tu as commencé
Cet emploi plutôt
que atta hit'halta, nécessite une explication.
S'adressant
à D'ieu, Mochè dit : Tu m'as ouvert la voie
à la prière après la
faute du veau d'or. En me disant lâche-Moi alors
que je ne Te tenais pas, j'avais compris qu'il fallait prier. Aussi
est-il dit Way-hal Mochè, , Mochè
se mit à prier.
Mochè
rappelle également que lorsqu'il avait invoqué le
serment fait à Yitro pour ne pas avoir à remplir la
mission divine, «Tu m'as délivré
de mon voeu.»
Pour ces raisons,
faisant appel aux trois significations de, D'ieu se devait d'exaucer
la prière de Mochè.
Ah! laisse-moi
traverser, que je voie cet heureux pays qui est au delà du
Yardène, cette belle montagne, et le Liban!
Laisse-moi
traverser, que je voie.
N'est-il pas
vrai qu'en le laissant traverser, Mochè sera en mesure de
le voir? Il aurait pu donc se suffire de laisse-moi traverser!
La prière
de Mochè se compose en fait de deux demandes : traverser
et voir. Elles viennent répondre à deux réticences
de D'ieu.
La première
est que le régne de Mochè ne doit pas déborder
sur celui de Yéhochouâ. La deuxième, D'ieu veut
éviter que Mochè, en entrant en Israël, construise
le Bèt ha-Miqdache. Car construit par Mochè,
D'ieu ne pourra plus le détruire et, par conséquent,
le Bèt ha-Miqdache ne se portera plus garant de
la bonne conduite d'Israël. En cas de désobéissance
des Bénè Yisraèl, D'ieu, plutôt
que de détruire son Bèt ha-Miqdache, sera
forcé de retourner sa colère sur Israël lui-même.
Aussi Mochè
dit-il «laisse-moi passer», non conduire en chef
le peuple d'Israël.
Na,
, s'il te plaît.
Pour quelle
raison Na est-il placé entre traverser
et voir plutôt qu'après le verbe voir
ou le répéter pour chaque verbe c'est-à-dire
laisse-moi traverser, s'il te plaît et que je voie s'il te
plaît?
Na
signifie également maintenant. Mochè insiste
auprès de D'ieu pour qu'Il l'autorise, avant qu'il ne soit
trop tard, à traverser afin qu'il puisse voir, non
pour construire le Bèt ha-Miqdache.
Mais l'Ét'ernel,
irrité contre moi à cause de vous, ne m'exauça
point, et l'Ét'ernel me dit : Assez! ne me parle pas
davantage à ce sujet.
L'Ét'ernel
s'est mis en colère contre moi à cause de vous.
Est-ce réellement
à cause du peuple d'Israël ou à cause de sa propre
faute que D'ieu s'est mis en colère?
Mochè
précise que si D'ieu se met en colère contre lui,
c'est surtout lé-maân'khèm, en
vue du bien d'Israël, car Il entend préserver son
existence en tant que peuple, en détournant toute Sa colère
contre le Bèt ha-Miqdache.
Ah!
Laisse-moi traverser, que je voie cet heureux pays.
Le Midrache
rapporte(15) :
«Èrèts
Yisraèl est précieux et cher parce que le Saint béni
soit-Il l'a choisi. Après avoir créé le monde,
[D'ieu] le partage entre les princes des Nations et Il se réserve
Èrèts Yisraèl. Le Saint béni soit-Il
dit : que ceux qui M'appartiennent héritent la terre
qui est Ma part. Abraham aspirait [habiter ce pays], et Yaâqov
également. Mochè aspire à son tour tel qu'il
est dit :
«J'implorais
l'Ét'ernel... laisse-moi traverser.» David
désire également y demeurer tel qu'il est dit(16) :
«Assurément,
un jour dans Tes parvis vaut mieux que mille (autres). Je préfère
me tenir au seuil de la maison de mon D'ieu plutôt que de
séjourner dans les tentes de l'impiété.»
Que signifie
me tenir au seuil? Rabbi Tanhoum, fils de
Rabbi Hanilaï et Rav discutent à ce propos.
Pour l'un,
David dit au Saint béni soit-Il : Maître du monde!
Même si je possédais des palais et châteaux à
l'extérieur d'Israël, et que je ne dispose que d'un
seuil en Èrèts Yisraèl, je préfère
m'y tenir.
L'autre
dit : Même si je ne disposais, pour toute nourriture
en Èrèts Yisraèl que des fins de caroube, je
les préfèrerais [à toute autre aliment ailleurs].»
Mochè,
selon le midrache, ne cherche rien d'autre que de s'établir
en Èrèts Yisraèl pour accéder
à sa sainteté. Il était prêt pour cela
à tous les sacrifices : entrer comme disciple de Yéhochouâ
ou encore subir un défaut corporel qui le rendrait inapte
à la royauté telle la cécité(17).
Mais D'ieu tint
bon dans son refus. Quant à la perfection, Mochè a
toujours à sa disposition celle que la Tora lui procure.
En effet, est-il jamais possible pour un Juif d'accomplir toutes
les prescriptions de la Tora? Toutefois, l'étude peut pallier
ce manque. De plus, Mochè équivaut à tout Israël.
Et à travers tout Israël, Mochè peut prétendre
à l'excellence dans la perfection morale. Car Israël,
dans sa totalité, accomplit toute la Tora.
Monte au
sommet du Pisga, porte ta vue au couchant et au nord, au midi et
à l'orient et regarde de tes yeux, car tu ne passeras point
ce Yardène. Donne tes instructions à Yéhochouâ,
exhorte-le au courage et à la résolution; car c'est
lui qui marchera à la tête de ce peuple, lui qui les
mettra en possession du pays que tu vas contempler.
Monte
au sommet de Pisga et porte ta vue.
Il lui a permis
de voir et non de traverser! Pourquoi?
Sforno écrit
à propos de «Laisse-moi traverser que je voie cet
heureux pays» qu'en fait Mochè demande à
D'ieu de voir le pays pour que sa bénédiction s'accomplisse
pour le bonheur d'Israël. C'est pourquoi D'ieu lui permet de
voir du Mont Âvarim le pays de Kénaâne afin,
dit Sforno, d'y adresser sa bénédiction. Ainsi, de
même qu'il est impossible de jeter un regard négatif,
âyine ha-râ, sans le support du regard, ainsi
pour la bénédiction, faudrait-il le support du regard
positif, âyine tova. Aussi pour Mochè
Rabbènou, pour bénir Israël et afin que le bonheur
d'Israël soit durable, fallait-il embrasser du regard tout
le pays, surtout d'un bon oeil. Ainsi, dit le Talmoud(18):
«On ne donne le verre de bénédiction après
le repas qu'à celui qui possède un bon oeil.»
La Psiqta de
Rav Kahana(19) rapporte :
«Bil'âm,
l'impie, s'apprêtait à bénir les Bénè
Yisraèl. Ce sont sept bénédictions qu'il devait
leur adresser correspondant aux sept autels qu'il avait érigés
dans l'espoir de pouvoir les maudire. Mais il reçut l'ordre
de les bénir. Cependant il ne leur adresse pas plus de trois
bénédictions. Le Saint béni soit-Il lui dit :
Impie! Tu vois d'un mauvais oeil les bénédictions
d'Israël. Que Mochè, au bon oeil, vienne bénir
Israël. À son sujet, Chélomo dit(20) :
«Celui
qui a bon oeil sera béni.» Il ne faut point
lire yé-vorakh, sera béni, mais yé-varèkh,
il bénira. Il s'agit de Mochè qui, ayant bon
oeil, adresse quatre bénédictions à Israël.»
Aussi D'ieu
lui montre-t-il toute la terre d'Israël afin que, par sa vue,
il sanctifie l'atmosphère d'Èrèts Yisraèl.
Cette sainteté et cette pureté ne disparaîtront
jamais(21).
Le Talmoud affirme(22) :
«L'atmosphère d'Èrèts Yisraèl
rend sage.»
Mais si «traverser»
fut refusé et interdit, D'ieu permit, en revanche, à
Mochè «de voir», par une vue miraculeuse
et prodigieuse, tout le pays. La prière bien faite si elle
n'est pas exaucée en totalité disent nos Maîtres,
le sera tout de même à moitié. Comme la demande
de Mochè était de «traverser et voir»,
il lui fut accordé la moitié, voir tout le
pays déroulé à ses pieds dans toutes ses frontières.
Et si jamais
Yéhochouâ était découragé en voyant
le châtiment infligé à Mochè, D'ieu demande
de le raffermir dans sa résolution afin d'être le chef
et conducteur du peuple vers le pays d'Israël. Yéhochouâ
part donc avec l'assurance que jamais il ne subira un tel châtiment
puisque ce sera lui le conducteur d'Israël.
1.
Dévarim 3, 23-28.
2.
Sota 14a.
3.
Dévarim Rabba Wa-èthanane, paragr. 3.
4.
Dévarim 3, 23.
5.
Michelè 18, 23.
6.
Dévarim 3, 26.
7.
Iyob 23, 4.
8.
Yéchâya 33, 12.
9.
Chémot 32, 11.
10.
Bé-midbar 14, 19.
11.
cf. Yéhochouâ chap. 22.
12.
Dévarim 4, 1.
13.
Bé-midbar 20, 12.
14.
Bérakhot 32a.
15.
Tanhouma sur la sidra Réè
paragr. 8.
16.
Téhillim 84, 11.
17.
N.B. voir à ce propos le midrache cité
par Hatam Sofèr, in Torat Mochè.
18.
Sota 38b.
19.
Pisqa 32 page 299b.
20.
Michelè 22, 9.
21.
cf. Sota 9a.
22.
Baba Batra 158b.