Sous la conduite de Mochè, Israël occupe les territoires
de Sihone et Ôg conquis. Enhardi par cette conquête,
Mochè prie, invoque la clémence divine pour le laisser
entrer en Kénaâne. C'est seulement "en ce
temps-là" que Mochè implore D'ieu.
Pourquoi avoir tant attendu? Certes, nombreuses furent les occasions
pour Mochè de solliciter la miséricorde divine en
vue d'annuler le décret qui lui interdit l'entrée
en Kénaâne.
Rachi, pour sa part, souligne :
"Mochè, après avoir conquis le pays de Sihone
et Ôg, s'est imaginé que, peut-être, le vœu de
D'ieu lui interdisant l'entrée en Èrèts Yisraèl
était annulé."
Nos Maîtres enseignent d'ailleurs(1) :
"Un vœu annulé partiellement est en quelque sorte
annulé en totalité."
L'occasion est excellente. Si ces territoires sont attribués
à Réoubèn, Dan et la moitié de la tribu
de Ménachè, c'est parce qu'ils sont annexés
au pays de Kénaâne. Et Mochè, se trouvant déjà
dans ses faubourgs, n'a plus qu'un pas à faire pour y pénétrer.
Par ailleurs, Mochè choisit ce moment précis, et
non celui où le décret fut prononcé, pour invoquer
la bonté divine parce qu'il entend éviter des critiques
et les réflexions d'Israël qui ne manqueraient pas de
relever son insistance à annuler son propre
décret et sa tiédeur face à
celui des explorateurs. Il attend donc que toute la génération
du désert ait disparu.
Pour le Midrache, Mochè exploite la différence
d'attitude entre lui et les explorateurs. Sans doute méritaient-ils
d'être interdits de séjour en Èrèts
Yisraèl puisque, l'ayant visité et bien que convaincus
de sa beauté, ils en disent tout le mal. Mais Mochè,
sans l'avoir visité, il en dit tout le bien.
Où sont donc la justice et l'équité? Mochè
s'écrie, précise le Midrache(2) :
"Ainsi donc tous sont égaux à Tes yeux, le
parfait comme l'impie, tu les anéantis?"
Mais, malgré les sentiments que lui inspire la conduite
inqualifiable des explorateurs, Mochè ne néglige aucun
effort ni aucun argument pour leur venir en aide. On dirait d'ailleurs
que Mochè paie pour l'ensemble de cette génération.
D'ieu lui applique le même châtiment, la même
sentence. Il ne peut entrer en Èrèts Yisraèl.
Néanmoins, au moment où Mochè se résigne
et assume son sort, il désigne en effet comme successeur
Yéhochouâ, l'investit et l'encourage, c'est alors qu'il
se met à prier. Est-ce à dire que pour lui rien n'est
définitivement décidé et qu'à tout moment
la décision divine peut être annulée ou du moins
renversée par la force de la prière? Tout porte à
le croire! Mochè, jusqu'au dernier moment, caressait l'espoir
d'entrer en Èrèts Yisraèl.
Il invoque la miséricorde divine. Ses prières sont
au nombre de 515, la valeur numérique de Téfilla.
Mochè aurait continué à prier n'était
D'ieu mettant fin à ses prières! Sans doute Mochè
aurait-il obtenu gain de cause avec une prière de plus! On
pourrait imaginer la déception de Mochè. Son amertume
est telle qu'il ne manque pas, selon le Midrache(3)
de signaler le traitement de rigueur réservé à
sa prière.
Citant le verset(4) :
"J'implorai l'Ét'ernel à
cette époque", le midrache s'interroge :
Pourquoi? Afin qu'il ne puisse entrer au pays [de Kenaâne].
C'est ce qu'exprime le texte(5) :
"Écoute, ô D'ieu, ma supplication,
sois attentif à ma prière!"
[D'ieu] lui demande : Que désires-tu? [Mochè]
répond(6) :
"De l'extrémité du pays,
je crie vers Toi, alors que mon cœur tombe en défaillance..."
Le Saint béni soit-Il reprend(7) :
"Assez! Ne me parle pas davantage à
ce sujet!" Mochè dit : "Maître
des mondes, Tu m'as qualifié de serviteur
tel qu'il est dit(8) :
"Mochè est Mon serviteur; de toute
Ma maison, c'est le plus dévoué."
Je suis un serviteur et le léviathan est un serviteur. Je
t'implore et il t'implore tel qu'il est dit(9) :
"Te prodiguera-t-il ses prières?
Ou T'adressera-t-il de douces paroles? Fera-t-il un pacte avec Toi?
L'engageras-Tu comme un esclave perpétuel?"
Pourtant je suis Ton serviteur et Tu m'as promis(10) :
"Eh bien! Je renouvelle le pacte..."
et ne l'as point réalisé. Tu m'as dit par contre(11) :
"Puis meurs sur la montagne où
tu vas monter." En outre, n'as-Tu pas écrit
dans Ta Tora(12) :
"Que si l'esclave dit : J'aime mon
maître, ma femme et mes enfants...",
pour moi, je T'aime Toi, Ta Tora et Tes enfants, "Je
ne veux point être affranchi", je ne
veux point mourir. [La sentence] :
"Son maître l'amènera par-devant
le Tribunal... et son maître lui percera l'oreille avec un
poinçon, et il le servira indéfiniment",
Tu ne me l'appliques point. Et maintenant, je Te prie "Écoute,
ô D'ieu, ma supplication, sois attentif à ma prière."
Le Saint béni soit-Il lui réplique : Assez! Ta
partie adverse a déjà prononcé le verdict de
mort aussi bien pour toi que pour tous les êtres comme toi.
Le premier homme, en consommant de l'arbre [défendu] a décrété
la mort pour tous."
Ce midrache, bien loin de nous éclairer sur l'objectif
visé par la prière de Mochè, nous jette dans
l'embarras. En effet, le premier motif invoqué est d'entrer
en Èrèts Kénaâne. Par la suite,
Mochè demande tout simplement de rester en vie. Existe-t-il
une corrélation entre les deux demandes? De plus, comment
le midrache passe-t-il de l'une à l'autre?
De toute évidence, le verset cité en introduction
à la prière de Mochè : "Écoute,
ô D'ieu, ma supplication,
sois attentif à ma prière",
vise deux objectifs. Ce n'est point un effet de style que d'employer
supplication et prière.
Il s'agit bien de supplication pour entrer en Kénaâne
et de prière pour rester en vie.
La question qu'adresse D'ieu à Mochè : "Que
veux-tu?" indique bien que Mochè fait état
de deux demandes précises.
Mochè choisit de parler de l'autorisation d'entrer en Kénaâne.
Pourtant il connaît déjà la position de D'ieu
à ce propos. Rien n'indique qu'un changement ait pu s'opérer
dans l'attitude de D'ieu! Son interdit demeure effectif. Pourquoi
donc importuner inutilement D'ieu sachant que rien ne Lui fera changer
d'avis?
Mochè ne se résout pas à assumer à
moitié son destin. Longtemps, il avait hésité
avant d'accepter, à son corps défendant, la mission
divine. D'ieu lui fait violence, certes. Mais la prenant en charge,
il entend conduire Israël d'Égypte au pays de Kénaâne.
Sa mission ne doit souffrir aucun partage. Il s'attend à
la mener jusqu'à son terme.
D'ieu, sans lui donner tout à fait tort, interrompt Mochè
dans ses prières. En disant "Assez! Ne me parle
pas davantage à ce sujet", Il révèle
son intention de clore une discussion qui menace de tourner à
l'avantage de Mochè.
Certes, il peut avoir raison de son point de vue. Mais se plaçant
dans la perspective divine, Mochè aurait raisonné
autrement.
Mochè assume une responsabilité particulière
à l'égard du peuple sorti d'Égypte. En le libérant,
la mission est de le conduire vers Kénaâne. Mais la
faute des explorateurs fait que toute cette génération
doit mourir au désert, n'ayant pas le bonheur de fouler le
sol de Kénaâne.
Ainsi est-il possible de comprendre la relation unissant le verset
relatant le décret divin pris à leur encontre(13) :
"Si jamais un seul de ces hommes, de cette génération
mauvaise, voit l'heureux pays que j'ai juré de donner à
vos pères!..." à celui où Mochè
leur reproche d'avoir subi son châtiment à cause de
leur comportement. Il s'écrie en effet(14) :
"Contre moi aussi, l'Ét'ernel s'irrita à
cause de vous, au point de dire : "Tu
n'y entreras pas, toi non plus!" Mochè
les accuse donc d'avoir, par leur faute, provoqué la rigueur
divine contre lui.
Sans doute, la faute du rocher frappé pour donner son eau
n'est qu'un prétexte. La cause véritable est que Mochè
doit subir le destin cruel de la génération libérée
d'Égypte.
Désormais l'insistance de Mochè ne se justifie plus.
Il ne se décide pas, toutefois, à lâcher prise.
Étant qualifié de serviteur, Mochè
voudrait un traitement de faveur. Il oppose à D'ieu sa propre
logique, sa propre justice. Il ne saurait exister deux poids et
deux mesures. Comparé au léviathan, qualifié
également de serviteur, mais qui fut assuré du pacte
divin lui donnant une existence indéfinie, Mochè s'estime
mériter non moins la sollicitude divine.
Il est surprenant de voir Mochè s'adresser de la sorte à
D'ieu. La supplication de Mochè se veut, au contraire, dépourvue
de toute référence à ses états de service
et à ses bonnes actions. En vérité, Mochè
s'applique à vouloir demeurer un serviteur de D'ieu pour
toujours et ce, pour pouvoir accomplir toutes les mitswot
divines.
Ce qui l'intéresse, avant tout, c'est bien la situation
nouvelle créée avec la conquête d'Israël.
Plusieurs mitswot sont alors applicables. Mochè
réclame le bonheur de les réaliser.
Rav Samlaï, dans le Talmoud(15),
souligne bien que l'intention de Mochè consiste non à
manger les fruits d'Èrèts Yisraèl
ou de jouir de sa beauté, mais bien à mettre en application
toutes les prescriptions relatives au pays.
Mais s'il vient à mourir, Mochè se libère
du coup de la réalisation des mitswot. Un mort est
libre de toutes les mitswot. Mochè
entend demeurer enchaîné à D'ieu. Aussi réclame-t-il
le droit d'être appelé à jamais serviteur
de D'ieu.
Mochè, tel l'esclave hébreu exprimant la volonté
de rester au service de son maître parce qu'il aime son maître,
sa femme et ses enfants, n'en demande pas moins que d'appliquer
à son égard cette disposition. Il aime son maître,
D'ieu, qu'il a toujours servi, sa femme, la Tora, ainsi que les
enfants, le peuple d'Israël. Rien ne s'oppose à permettre
à Mochè de servir D'ieu indéfiniment.
D'ieu réfute cette deuxième demande de Mochè.
Bien que d'une perfection absolue pouvant justifier son droit à
la vie éternelle toute vouée au service de D'ieu,
Mochè n'obtient que regrets de ne pouvoir accéder
à sa volonté.
Mochè appartient à la famille des hommes. En tant
qu'homme, bien que parfait, Mochè est mortel. Adam, par sa
faute, a précipité tous les hommes à la mort.
Il est étonnant que le midrache invoque la faute
d'Adam pour refuser à Mochè son droit à la
vie éternelle. Il est de ceux qui n'ont pour cause de leur
mort que la faute d'Adam. Cela atteste justement de la perfection
morale de Mochè.
Cependant, imaginons Mochè conduisant les Bénè
Yisraèl en Kénaâne. Il aurait construit
le Bèt ha-Miqdache et entrepris la réparation
morale d'Israël et du genre humain. Le monde retrouverait alors
l'harmonie perdue par la faute d'Adam. Ce bonheur, le monde n'était
pas prêt à le connaître. Beaucoup d'efforts attendent
l'homme en général, Israël en particulier.
Ainsi, Mochè est-il victime de sa condition. Sa prière
ne fut jamais loin d'être exaucée. Tout milite en sa
faveur. Mais Israël avait d'autres rendez-vous avec l'histoire
que l'entrée de Mochè en Israël ne manquerait
pas d'entraver.
1. Nédarim 66a.
2. Tanhouma sur la sidra,
fin paragr. 1.
3. Tanhouma sur wa-èthanane,
paragr. 4.
4. Dévarim 3, 23.
5. Téhillim 61, 2.
6. id. 61, 3.
7. Dévarim 3, 26.
8. Bé-midbar 12, 7.
9. Iyob 40, 27 et 28.
10. Chémot 34, 10.
11. Dévarim 32, 50.
12. Chémot 21, 5.
13. Dévarim 1, 35.
14. id. 1, 37.
15. Sota 14a.