La pédagogie selon Maïmonide 

Conférence de M. le Grand Rabbin, Dr David Sabbah, donnée à l'occasion du 850ème anniversaire
de Maïmonide, lors du colloque international de l'Université McGill, marquant cet événement.

L'affirmation "de Moché (Moïse) à Moché (Maïmonide), il n'y a pas eu d'autre Moché", nous propose surtout d'établir une similitude entre les deux maîtres en matière d'autorité morale, religieuse et intellectuelle qu'ils exercent au sein du judaïsme, mais aussi pour les oeuvres capitales qu'ils léguèrent au monde juif.

Si, par ailleurs, Moché est appelé Moché Rabbenou, Maïmonide, lui, prendra le titre de Rabbenou Moché. La nuance viserait essentiellement à souligner, en revanche, la différence capitale existant entre eux. Moïse n'ayant eu, en effet, d'autre maître que D'ieu lui-même, mériterait de prétendre à ce que son nom précède son titre. Par là, il s'identifie à la Tora, son nom se rattachera à l'enseignement qu'il inaugure, instituant une chaîne de maîtres et élèves. Parce qu'il appartiendra à cette chaîne, Maïmonide se verra attribuer le titre de Rabbenou qui précédera son nom.

Ces deux remarques nous situent d'emblée dans un monde où les traditions d'enseignement constituent une réalité première. Ces traditions elles-mêmes ne peuvent se concevoir sans les règles de pédagogie qui les accompagnent. Et Maïmonide sera justement le premier compilateur des prescriptions religieuses qui accordera une place importante à l'étude de ces règles.

Par les multiples facettes qu'il présente, Maïmonide ne cesse d'exercer une véritable fascination. Ses titres de noblesse ne se comptent pas : philosophe, médecin, commentateur, décisionnaire ou compilateur de lois. Mais celui auquel il tiendrait le plus serait, sans conteste, celui d'éducateur, de guide spirituel d'Israël.

Maïmonide se sent investi d'un destin historique, destin qu'il entend assumer, qu'il assume d'ailleurs pleinement comme il l'avoue à un de ses correspondants de Lunel. Au douzième siècle, le peuple juif était menacé sur ses deux flancs : la croix en Europe, l'épée en Espagne et en Afrique. Maïmonide décide d'être le maître et le protecteur. Aussi, le qualifiera-t-on de "Grand aigle", "Ha-Necher ha-gadol", non seulement pour la hauteur de ses vues à jamais inégalées, mais aussi pour la protection surtout morale, l'aide et l'appui qu'il prodiguera à toutes les communautés juives de la diaspora.

Maïmonide se sentait toujours proche de deux grandes figures d'Israël : Moïse et Rabbin Judah le Saint. Le premier pour le rôle joué dans la révélation et la transmission de la Tora - loi écrite -, et le second pour la contribution capitale dans la compilation et la rédaction de la Michena - loi orale -, devaient l'inspirer dans la composition de son oeuvre fondamentale, Michené Tora.

Cet ouvrage appelé également "Yad Ha-Hazaka" - Main forte -, se compose de 14 traités. Il réunit toutes les lois religieuses, morales, civiles et sociales rapportées dans les Talmud de Babylone et de Jérusalem, ainsi que dans les ouvrages de Midrache et les écrits des Guéonim, d'où son titre "Michené Tora" - Répétition de la Tora - qui fait référence au 5ème livre de Moïse, "Dévarim", appelé également ainsi.

En réponse à un de ses correspondants de Lunel, Rabbi Jonathan, Maïmonide précise ses intentions : "Je n'ai composé cet ouvrage que dans le but de dégager les chemins, ôter les obstacles de devant les élèves qui, à cause des nombreuses discussions du Talmud, ne pourraient arriver, sans risque d'erreur, à la décision finale de la Loi".

Cette approche n'est pas sans rappeler justement celle de Rabbi Judah le Saint qui, à cause des persécutions et des exils qui menaçaient Israël, résolut, malgré l'interdit d'écrire la Loi Orale, de rédiger la Michena afin de la protéger contre tout oubli.

Peut-être Maïmonide fut-il considéré à tort comme un aristocrate de l'esprit, un intellectuel qui accorderait une attention particulière au règne du rationalisme. Force nous est de constater qu'il est tout le contraire d'un aristocrate. À aucun moment, il n'a voulu s'enfermer dans sa tour d'ivoire, n'ayant pour interlocuteurs que des intellectuels; il n'entendait jamais trôner dans l'Olympe de la pensée pure. Il faudrait plutôt voir en lui cet éducateur, ce guide dont l essentielle était de répandre la connaissance à toutes les couches, catégories ou classes du peuple. "Il convient, dira-t-il, de ce à chaque catégorie selon le degré de ses connaissances". À tous les niveaux de sa création philosophique ou littéraire, son souci constant était de veiller à consolider les structures du Judaïsme dont les signes d commencèrent à apparaître avec la fermeture des grandes académies talmudiques de Babylone et l du mouvement Caraïte.

Le domaine de la foi religieuse réclamait son attention. Maïmonide devait agir avec célérité face aux événements qui exigeaient son intervention. Sa "Lettre aux convertis", appelée également "Essai sur la sanctification de D'ieu", ainsi que sa fameuse "Lettre aux Juifs du Yémen", contribuèrent grandement à fortifier la foi de communautés condamnées au désespoir. Il sut trouver les mots, soigner forme et style, et avancer les arguments qui eurent raison des hésitations, de l de tous ces Juifs écrasés par le poids de leur malheur.

Les voies qui mènent à la foi religieuse sont d plus diverses et multiples ch. ce à des publics ou des individus qui diffèrent entre autres par leur origine ou leur formation intellectuelle. Maïmonide, en bon pédagogue, adoptera les méthodes et arguments que chaque cas nécessite.

Dans le domaine de la Halakha - énoncé de la Loi - l'application de ce principe se révélait tout aussi nécessaire. Dans le commentaire de la Michena, comme dans son ouvrage Michené Tora, Maïmonide observera scrupuleusement cette règle d'or qui consiste à intéresser l'étudiant débutant comme l'érudit qui désire approfondir ses connaissances.

L'enjeu était de taille. Maïmonide déclare nettement à ce propos : "Le fardeau que je porte n'est point léger".

En fait, Michené Tora devait atteindre les principaux objectifs que l'auteur s'était assignés. Aux uns, il sert d'appoint pour pénétrer la connaissance du Talmud, aux autres, il servira, en plus d'aide mémoire pour toutes les Lois du Talmud, de contrôle des connaissances acquises.

Pour ce faire. Maïmonide multiplie les procédés pédagogiques : choix de la méthode, ordonnancement des thèmes traités allant du simple au complexe, reliés entre eux par un lien logique, emploi d'introduction où il aime à exprimer parfois ses crédos en matière de foi et de morale, à livrer surtout des développements importants sur les sciences et les connaissances de son temps.

Le style employé sera dépouillé, clair, concis et précis, écartant sciemment toutes formes de discours ou discussions qui ne manqueraient pas d'alourdir l'exposé, rendant ainsi obscure la conclusion en matière de décision et d'énoncé de la Loi. Le langage et le style, en plus de contribuer à l'enrichissement de la langue hébraïque, tendaient, de l'avis de Maïmonide lui-même, "à rendre accessible la Loi Orale à tous, petits ou grands".

En tant que Maître, Maïmonide visait tout naturellement à combattre l'ignorance, aussi réservera-t-il un grand développement, s'étalant sur sept chapitres, où il analyse, à partir de l'étude de deux prescriptions de la Tora sur l'enseignement et le respect dû aux savants et enseignants, tous les devoirs et implications sous-jacent à ces deux prescriptions.

L'ordre logique suivi est tout à fait remarquable. Après avoir étudié dans le "Livre de la Connaissance", premier traité du Michené Tora, les lois relatives aux "Fondements de la Tora" où il examine les principes de l'existence et l'Unicité de D'ieu, les devoirs de l'aimer, le craindre et le sanctifier, ainsi que le devoir d'obéir au prophète désigné par D'ieu, Maïmonide passe ensuite à l'analyse des lois concernant le comportement et la conduite morale de l'homme pour finalement aborder les lois de l'enseignement de la Tora.

Il est évident que dans le contexte du système Maïmonidien, de telles prescriptions ne prendraient la forme d'impératifs que si l'homme, en plus d'être convaincu de l'existence de D'ieu qu'il doit aimer et craindre, est tenu d'opter pour un comportement idéal faisant appel aux qualités et vertus attribuées à D'ieu, lesquelles ne sauraient être envisagées qu'avec un étude approfondie de la Tora et ses prescriptions.

Reste à savoir quel est, en fait, le but visé par l'enseignement. Est-il question d'acquisition de connaissances pures, ou plutôt de se servir de ce biais pour inculquer à l'élève des valeurs spirituelles, morales et religieuses?

Maïmonide, en fin pédagogue, invite l'élève, tout en lui enseignant lois et prescriptions, à une réflexion qui débouche sur un système de valeurs. Sans vouloir transmettre ce système, Maïmonide aide plutôt à son élaboration par l'action du jugement, l'appréciation et la sélection. Choisir, évaluer, c'est aussi s'engager et cela personne ne peut le réaliser à la place d'autrui. L'idéal spirituel ne saurait s'édifier et s'acquérir sans le jugement de valeurs.

Ayant recours souvent à ce procédé, Maïmonide oblige le lecteur à s'interroger sur ses appréciations, leur valeur, leurs alternatives, de telle sorte que le comportement se reconstruit comme un acte de volonté libre.

Dans cette perspective, Michené Tora sera articulé de telle sorte que les frontières entre les domaines s'estompent et se fondent. On passe aisément de la philosophie à la Halakha, de l'éthique aux conseils d'ordre pratique. L'homme étant, pour Maïmonide, une entité, il conviendrait de le considérer, en tant que tel, pour tout ce qui se rapporte à lui. L'homme acquerra des connaissances non pas pour elles-mêmes, mais bien plus pour parvenir à la perfection morale souhaitée.

Ces principes se trouvent vérifiés également dans le développement relatif aux "Lois sur l'enseignement". Aussi, est-ce sans grande surprise que l'analyse de ces lois révèle une pédagogie qui n'est pas sans rappeler, par bien des aspects, les principes de la pédagogie moderne.

Certes, nous sommes familiers, depuis un siècle environ, avec le principe de l'école obligatoire. Pour le Judaïsme, le devoir pour chaque père d'enseigner la Tora à son fils ou de le confier à un maître, ne tarde pas à devenir une pratique sacrée fort respectée. Le Talmoud, dans le Traité Baba Batra, p. 21, ne tarit pas d'éloges à l'égard de Yéhochouâ Ben Gamla qui a été l'initiateur d'ouverture d'écoles dans chaque ville et cité, inaugurant ainsi des mesures avant-gardistes.

Reprenant pour son compte la sentence du Talmoud (Chabbat 119), Maïmonide décrètera dans le Talmoud Tora, chap. II : "Les habitants d'une ville qui négligent l'enseignement pour leurs enfants, s'exposeront à l'excommunication tant qu'ils n'engagent pas d'enseignants. À défaut de cet engagement, la ville sera détruite car le monde ne se maintient que grâce à l'haleine que dégagent les enfants dans leur étude".

La sévérité d'une position aussi radicale ne saurait nous étonner outre mesure lorsque nous arrivons à réaliser combien l'humanité souffre des dégâts et désordres provoqués par l'ignorance et l'analphabétisme.

L'âge de scolarisation étant important dans la formation de la personnalité de l'enfant, sera fonction de sa santé et constitution physiques. Est-il besoin de souligner que les études modernes en psycho-pédagodie ne renieraient aucunement cette proposition du Talmoud (Baba Batra 21, Kétoubot 50) reprise par Maïmonide (Talmoud Tora II2) : "Les enfants seropnt conduits à l'école dès l'âge de 6 ou 7 ans, dépendamment de leur santé et constitution physique; moins de six ans, il ne faut point les y conduire". Ailleurs, dans le chapitre I parag. 6 des Lois sur l'Enseignement de la Tora, Maïmonide conseille au père, en vue d'inculquer à son fils amour et attachement à D'ieu et à la Tora, de lui apprendre à réciter, dès qu'il commence à parler, certains versets, entre autres "Chéma Israël" et "Tora Tsiva Lanou Mochè", "Écoute Israël, l'Ét'ernel est Un", "La Tora que nous a ordonnée Mochè est l'héritage de l'assemblée d'Israël". Aux premiers babillements de l'enfant, ces phrases agiront lentement sur son âme et sa conscience, créeront des réflexes qui ne manqueraient pas de conditionner plus tard toute sa vie morale et religieuse.

L'effectif de la classe retient toute l'attention du Talmoud - Baba Batra 21 déjà cité - ainsi que celle de Maïmonide (Talmoud Tora II3). Afin que le maître puisse accorder toute l'attention requise à ses élèves, assis en forme de demi-cercle, leur nombre se limite à 25. Passé à 40 élèves, l'engagement d'un assistant est nécessaire. Pour plus de 40, ce sont deux instituteurs qui s'avèrent nécessaires. En tout état de cause, ce principe se trouve vérifié par les applications actuelles basées sur la pédagogie de l'école Montessori. Faire participer le plus possible l'élève à la classe, retenir son attention, contrôler et vérifier ses connaissances, ne peut s'obtenir que si l'effectif tournait autour de la vingtaine.

Un des principes des moins importants sera celui de la gratuité des études. Car comment envisager le devoir d'étudier, comment envisager l'école obligatoire si l'élève pauvre n'était pas assuré de profiter de la gratuité des études? Du coup c'est le principe de l'égalité devant le droit à l'instruction qui sera remis en cause, ce qui favorisera également l'inégalité des chances dans la vie, alors que les maîtres du Talmoud insistent pour l'on prenne soin des élèves pauvres, "Car d'eux sortira la Tora". Cependant, Maïmonide ne peut passer sous silence le fait que des instituteurs, étant dans le besoin, devraient toucher un salaire. Ayant souligné l'interdiction de tirer profit de la science de la Tora - Traité Talmoud Tora, chap. III10), Maïmonide, se basant par ailleurs sur deux textes talmudiques, chapitre premier du traité Keddouchim p. 33 et Nédarim 37, tranchera en faveur de laisser le choix de la décision à chaque ville. Le paragraphe 7 du premier chapitre stipule: "S'il est de coutume dans la ville que le Maître reçoive un salaire, il lui sera donné un salaire; il est obligé alors de lui enseigner avec salaire toute la Loi écrite. Là où il est admis d'enseigner la loi écrite avec salaire, il sera permis de le faire ainsi. Mais la Loi orale, il est interdit de l'enseigner avec salaire". Il ne faut point se tromper : ce salaire ne devra être nullement considéré comme une indemnisation pour la transmission de connaissances, mais plutôt comme compensation pour la perte de temps du maître. En Europe, il a fallu attendre le 19ème siècle pour assister à l'adoption du principe de la gratuité des études.

Ne tenant nullement compte de la condition matérielle du Juif, de sa situation familiale ou de son âge, Maïmonide portera un accent particulier sur la durée des Études qui devront se poursuivre jusqu'à la mort (Talmoud Tora, chap. I8 jusqu'à 12). Pour ne point être affecté par l'oubli, l'homme se doit de maintenir une dynamique de l'étude. La répartition du temps et des matières à étudier lui sera suggérée de manière à affiner ses connaissances et viser la perfection morale.

Examinons à présent le rôle de l'élève. Pour une étude positive de la Tora, des vertus morales seront requises. Maïmonide les énumère toutes au chap. III 6,7 et suivants. Pour lui, c'est une véritable illusion que de croire pouvoir entreprendre ensemble études et quête de la richesse. Il conclut à un réel renoncement du lucre, du luxe et confort, recommande par contre modestie, humilité et disponibilité qui s'accompagnent d'esprit de sacrifice et persévérance. Au chapitre IV, parag. 1, Maïmonide ne transige pas : "Il ne faut enseigner qu'à l'élève convenable ayant une bonne conduite, et à l'intègre. Mais s'il suivait une mauvaise voie, nous tenterons de le ramener sur le droit chemin. Après évaluation positive de son cas, nous pourrons l'admettre de nouveau à l'école". De plus, l'élève fera preuve de force de caractère. Il se doit d'être honnête : "ne pas dire j'ai compris alors que ce n'est point vrai" (Talmoud Tora IY 4-5), d'éviter toute timidité qui paralyserait tout progrès dans les études. "L'élève n'a pas à avoir honte de ses amis qui ont retenu la leçon dès la première ou la seconde tentative alors que lui ne l'a retenue qu'après de nombreuses, car s'il agissait ainsi, il lui arriverait de fréquenter inutilement la classe". Nous sommes forcés de constater une fois de plus que l'acquisition des connaissances ne peut être dissociée des attitudes et du comportement moral de l'élève.